La blogosphère ou comment se bâtir une e-réputation ?

PHP, professeur, Université du Québec à Montréal

Dimanche 13 décembre 1942

«Chère Kitty,

Je suis confortablement installée dans le bureau de devant, et je peux regarder dehors par la fente de l’épais rideau. Bien que dans la pénombre, j’ai encore assez de lumière pour t’écrire. »

[Extrait du Journal d’Anne Frank, jeune fille juive morte dans les camps de concentration nazi]

La rédaction du journal Rue89 a écrit un article pour faire suite à la publication illégale sur le blogue d’Olivier Ertzscheid pour protester contre la décision des ayants droit et de l’éditeur d’Anne Frank de reporter l’entrée dans le domaine public du célèbre journal. Il est à remarquer que le Main Kampf de Hitler venait alors d’être rendu dans le domaine public alors que le journal d’Anne Frank, lui, ne le serait pas avant 2050. L’article du journal faisait suite au texte du blogue d’Olivier Ertzscheid, publiant l’article suivant : «Chère Anne Frank, je libère ton texte, en toute illégalité. Comme une immensité de collégiens et de lycéens, j’ai d’abord découvert ton journal en cours de français à l’âge où tu mourais dans un camp de concentration… » (extrait de son blogue Affordance.info).

« Les blogues occupent aujourd’hui une place centrale dans notre accès quotidien à l’information. Véritable écosystème informationnel, la blogosphère est protéiforme: des blogues d’adolescents, de chercheurs, de citoyens, d’hommes politiques et de journalistes y côtoient des blogues d’organismes, d’institutions, d’universités, d’entreprises et d’associations. Pas de métier, de champ professionnel, de compétence, de loisir, de passion qui y échappe… Au point que les moteurs de recherche ont fait de cette blogosphère une source d’information à part entière. »

En fait qu’est-ce que la blogosphère ?

Un des plus importants réseaux qui permet à tout chacun de publier pour lui-même et tous les autres son carnet de notes sur le web en toute liberté. Évidemment comme tout journal personnel, il fait partie de l’extimité*, il est un carnet intime… qui peut être lu par tous?! Il fait partie d’une tendance lourde de l’humanisme numérique qui transgresse sans arrêt la frontière entre le public et le privé. Dans la blogosphère, il y a de tout et de rien :

  1.  en grande partie, des textes d’adolescents qui leur permettent d’étaler sans réserve leur extime, au risque de se le faire reprocher plus tard à l’âge adulte (certains même ont perdu leur emploi à vouloir dire ce qu’il pense de leurs patrons),
  2. des blogues d’entreprise,
  3. des blogues spécialisés en science et pédagogie,
  4. des blogues politiques,
  5. des blogues d’information.

Le site Technorati les répertorie et les classe en catégories ; les journalistes ne manquent pas une journée sans constater les nouvelles les mieux partagées sur le web, les sociologues s’en servent pour découvrir les comportements des jeunes en analysant les métadonnées, enfin l’entreprise réussit à se rentabiliser en insérant de la publicité partout ou elle le peut…

Comment peut-on faire de l’argent avec un tel type de matériau ?

Certains blogueurs réussissent à vivre de leur plume (si on nous permet d’utiliser cette métaphore de l’ère prénumérique) en travaillant pour une entreprise, d’autres attirent des quantités de lecteurs et réussissent à se créer une e-réputation. La liberté de choix rend le vedettariat inévitable. La blogosphère crée une industrie de la notoriété et de la confiance, tant pour les marques, les entreprises, les partis politiques que pour les individus.

Donnons comme exemple les partis politiques :

Cette carte donne une vision de la galaxie des principaux sites et blogues traitant de politique en France en janvier 2012, disposés en fonction des liens hypertextes que les blogueurs partagent entre eux.

Ce modèle est complètement muet quant à la raison pour laquelle un blogue peut être préféré à un autre. Ce qui importe est que toute tendance vers le consensus dans un système libre, quelles que soient sa puissance et sa raison, peut créer une nouvelle distribution de la notoriété.

La blogosphère semble suivre une loi de puissance, selon laquelle certains acteurs concentrent sur eux le plus grand facteur de popularité. Comme tout autre groupe social humain, des effets de groupe (sympathie, antipathie, leadership…) apparaissent avec régularité. C’est ce qui arrive naturellement, quand des centaines ou des milliers de blogueurs créent des liens vers d’autres blogues et suppriment des liens avec d’autres individus. Une entreprise comme Technorati sait faire des graphes pour identifier la popularité des individus qui ont le plus d’influence.

Évelyne Broudoux a analysé comment on fabrique un auteur dans des systèmes à consensus, opération qu’elle nomme l’autoritativité. C’est une des conséquences de la rupture traditionnelle de la chaîne éditoriale, laquelle, en assurant une fonction de filtre autoritaire, contribue à l’élaboration de la condition d’auteur. L’encyclopédie Wikipédia, libre de droits et construite collectivement par des non-scientifiques, apporte un éclairage particulier à l’impact de l’autoritativité sur les pratiques documentaires. Fondée sur des valeurs alternatives aux lois du marché, c’est-à-dire par la mutualisation contre la compétitivité, elle pose néanmoins la question de la validation de ses contenus, bien que ses promoteurs fassent porter la responsabilité de celle-ci sur la force du nombre de ses contributeurs. Auparavant, celle-ci se faisait en amont de la chaîne documentaire, avec le concours des éditeurs, des libraires et des documentalistes. Aujourd’hui, la validation est reportée en aval, sur le récepteur ou sur le lecteur. Évelyne Broudoux définit ce phénomène comme «une attitude consistant à produire et à rendre publics des textes, à s’autoéditer ou à publier sur le Web, sans passer par l’assentiment d’institutions de référence ».

Elle a analysé la constitution de l’autorité déterminée dans ce type de modèle. Trois conditions sont exigées : 1° la soumission volontaire, 2° la détermination d’un ordre hiérarchique, et enfin 3° la transmission par cooptation.

Voilà comment se détermine à l’ère numérique la réputation des leaders dans la blogosphère, dans les réseaux sociaux, dans les encyclopédies numériques, dans les jeux vidéo sociaux de type MMORPG*, sinon qu’elle est établie par le consensus du groupe.

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Références :

Broudoux, E. (2003), Autoritativité, support informatique, mémoire. In Archive Ouverte en Sciences de l’Information et de la Communication [En ligne]. @rchivesic, novembre 2003. https://halshs.archives-ouvertes.fr/sic_00001137/document

Crosnier. H (2012-2013), document et culture numérique : la culture numérique, autour du blogosphère, Canal U, Centre d’Enseignement Multimédia Universitaire (C.E.M.U.) Université de Caen Basse-Normandie, France.

Ertzscheid. O, blogue affordance.info, ISSN 2260-1856.

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