Le code, c’est de la poésie. (2) Poétique du code

MCF-HDR en SIC, chercheur associé, Chaire UNESCO ITEN (Innovation, Transmission, Édition Numériques).

Le code est un terme relié à la norme, au recueil de lois, voire étymologiquement au codex, mais aussi au cryptage de l’information ou encore à son « encodage » numérique qui pour le texte débute avec le télégraphe et pas seulement avec l’informatique. Ainsi dès le début du XXe siècle, la poésie dadaïste, plus tard les Oulipiens et partout dans le monde des informaticiens-poètes ou des poètes-informaticiens ont su jouer avec le code et la métrique pour inventer des nouvelles poétiques voire proposer des générateurs informatiques de poésie plus ou moins autonome. Sur un autre versant, celui de l’analyse savante de l’art poétique, un nouveau modèle de structuration codifié et normalisé des textes apparait : celui de la TextEncoding Initiative : TEIverse.

Le rapprochement entre code et poésie amène à nous questionner sur la figure du poète. Le poète est communément considéré comme un artiste, un artisan qui manie les mots en traduisant sa perception du monde. Certaines formes de poésie respectent des structures fixes, comme le nombre et le type de strophes ou de rimes. Le code informatique, à son tour, est fondé sur des normes d’écritures, comme le retour à la ligne ou l’indentation. Le rôle du poète pourrait-il être alors de déchiffrer les symboles et les offrir en mots, reliant l’invisible et le lisible, révélant la face cachée d’un langage, un peu à la manière du programmeur ? De même, le programmeur traduit une pensée en un langage compréhensible par la machine, avec une conception de la création qui donne une place privilégiée à l’esthétique, comme l’esthétique du code. Depuis le début du XXe siècle, entre code et poésie, mais aussi entre jeux sur le code, puis informatique et écriture poétique nous avons assisté à des interfécondations particulièrement inventives : surréalistes, Oulipiens, les multiples générations et groupes de poésie et informatique.

Nous avons déjà développé combien ce couple notionnel était par nature évolutif (y compris dans l’entrée associée « Schémas métriques et code »). Parmi les pionniers de la combinatoire du code (Leibniz : Dissertatio de Arte Combinatoria, 1666), citons le 41e Baiser d’Amour de Quirinus Kuhlman au XVIIe siècle, un sonnet constitué par une « partie fixe » (moule), et un lexique associé à des « lacunes » censées pouvoir produire 10 poèmes.

Plus près de nous au début du XXe siècle, signalons les surréalistes qui sont passés maîtres dans l’utilisation du code poétique pour créer de l’art et notamment de la poésie : utiliser la contrainte du code métrique : une véritable physique de la poésie (Paul Eluard) ou les « nécessités du hasard générateur d’art » dans les cadavres exquis.

L’OULIPO, ou Ouvroir de Littérature Potentielle, a été fondé en 1960 par Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Cent Mille Milliards de Poèmes est un recueil de dix sonnets que le lecteur peut à son gré transformer en remplaçant chaque vers pour composer 1014 soit cent mille milliards de poèmes. Tibor Papp parviendra à épuiser toutes ces possibilités sur un ordinateur.

Même si on se limite à la France, la liste des écoles et des auteurs est longue et diverse : Marcel Duchamp, Italo Calvino (La Machine Littéraire, 1984), Paul Braffort, Jacques Duchateau, Jean Lescure, Jean Queval, Georges Pérec (PALF ou Production Automatique de Littérature Française 1966), Jacques Roubaud, poète et mathématicien, que l’on retrouvera dans l’ALAMO, Luc Etienne, Marcel Bénabou et Paul Fournel.

Dans « Computers and creativity » (1973), Carole Sperrin cite ainsi Alan Sutclife (GB), qui réalisa le programme du « computer poetry » SPASMO, mais aussi Margaret Masterman et Robin McKinnon Wood qui créèrent POETEACH, logiciel de création automatique de haïkus. Dans l’exposition Cybernetic Serendipity, les visiteurs purent générer leurs propres poèmes. Elle cite aussi Jean Baudot, ingénieur en électronique, qui publie « La Machine à Ecrire » (Montréal, 1964) aux Éditions du Jour, recueil de vers libres programmés par ordinateur à partir du logiciel « PHRASE ». En 1967, à l’occasion de l’exposition universelle, il créera une seconde version de son « Générateur de textes REPHRASE, destiné à une pièce de théâtre, « Equation pour un homme actuel ». Elle cite encore Tape Mark I de Nanni Balestrini, du Groupe 63, écrit avec l’aide d’un ordinateur IBM 7070 à Milan en octobre 1961 et programmé à partir de trois textes, dont le Journal d’Hiroshima de Michihito Hachiya et le Tao-töking de Lao-tseu, divisés en unités de sens.

Au début des années 80, en France Philippe Bootz commencera à créer des poèmes matriciels avec l’ordinateur à l’École Universitaire des Ingénieurs de Lille et cofondera la revue ALIRE, considérée comme la plus ancienne revue multimédia en Europe. Citons Guillaume Loizillon (Ecriture automate computeur et autres, 1987), Jean-Pierre Balpe (KAOS) ALAMO (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et l’Ordinateur), SYNTEXT… La liste serait longue et jamais exhaustive ou représentative des multiples perfectionnements techniques, des nombreuses écoles de pensée et choix esthétiques qui fleurissent dans le monde entier, soit soucieux de se limiter au texte, soit ouvert sur la pluralité des modes d’expressions artistiques qu’autorise le multimédia.

Dans le monde numérique, et tout particulièrement celui des outils de création open source, la notion de poésie est mise en valeur, notamment avec l’exemple de WordPress et de sa baseline « Code is poetry1 » traduite en français par « coder est un art ». Nous pourrions être surpris par l’utilisation d›un tel slogan pour un logiciel qui s’adresse en tout premier lieu à des non-codeurs. Fort de la puissance de sa communauté de développeurs, WordPress s’emploie à recueillir l’adhésion de l’utilisateur, en lui faisant une promesse : « Code is poetry ». Mais de quel genre de promesse, ces deux mots code et poésie sont-ils porteurs ?

Tout comme à l’époque des surréalistes et leur cadavre exquis, permettant la collaboration d’auteurs célèbres ou non, dans la réalisation d’une œuvre hybride, laissant place à l’imaginaire et la liberté, « Code is poetry » suggère qu’avec l’utilisation d’un outil de création comme WordPress, nous abordons un nouveau langage, une nouvelle forme d’art. Aussi, il n’est pas nécessaire de savoir coder pour l’utiliser. En même temps, avec ce slogan, nous pouvons comprendre que le code a un sens caché auquel nous devrions nous intéresser, laissant sous-entendre que le code serait le domaine réservé à des programmeurs. Code is poetry peut également être interprété comme l’affirmation que tout utilisateur, codeur ou non, est un producteur de code. Après tout, la technologie numérique a un effet direct sur le langage, par l’ajout de code, le code comme langage. Pourrions-nous être producteurs de code lorsque nous remplissons un formulaire de site Web ?

En conclusion, associer code et poésie, place la philosophie de WordPress dans une position haute d’affirmation d’identité et de défense des valeurs de liberté pour tous ceux qui utilisent cet outil open source. Comment, dans ces circonstances, prenons-nous en charge le code de sorte que nous puissions aller au-delà des offres de l’outil ? Et quelles sont les conséquences de certaines pratiques de programmation ? La métaphore « Code is poetry » nous révèle donc peut-être que le code est une poésie et le codeur/programmeur, un nouveau type de poète. Qui ne voudrait pas voir un pont entre la science et l’art, entre le code et la poésie ?

Figure complémentaire du poète, le chercheur en poétique du XXIe siècle utilise un code de balisage spécifique (TEI verse) capable d’encoder des textes en vers (les strophes, les hémistiches, les pieds, les rimes, la scansion, etc.). Cette norme d’échange de la description savante des corpus poétiques permet de redonner force à l’importance de similarité entre la forme et le fond dans l’art poétique.2 Pour ce qui concerne la musique*, liée de façon étroite à l’art poétique dans beaucoup de cultures, il existe une norme : la MEI (Musique Encoding Initiative)3 dérivée de la TEI et qui permet notamment de faire des éditions critiques de musique.

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