La nouvelle information dans les révoltes populaires

PHP, professeur, Université du Québec à Montréal

En analysant le rôle et la fonction de médias socionumériques (RSN) dans le déclenchement des révoltes populaires récentes, on constate que la donne a changé radicalement à l’ère numérique.

Il faut se garder de l’euphorie des premières manifestations populaires et croire que les régimes autoritaires et puissamment armés ne sont pas capables de s’adapter à ces explosions de liberté ; les 30 000 morts et le million et demi de réfugiés en Syrie en sont un funeste exemple. Les médias sociaux ne sont pas tous au service de la démocratie, car ils peuvent être aussi un puissant outil de propagande terroriste et de fabrication de djihadistes, grâce au Web caché. Mais il n’en demeure pas moins qu’aucun pays ne peut être imperméable à la dissémination des informations, aucune répression politique ou pogrom ne peut être tenu secret très longtemps, comme aux temps où les autorités pouvaient mettre le couvert très longtemps sur les activités meurtrières de dictateurs sanguinaires.

L’action des médias sociaux. Leurs effets ne sont pas automatiques, mais ils peuvent être des outils puissants d’expression, de contestation et de mobilisation. En effet, les réseaux sociaux sont des organisations égalitaires, non hiérarchiques, sans autorité centrale structurante, cependant leur action est souvent volatile et sous l’emprise des émotions qui s’expriment sur le moment, par opposition aux réseaux traditionnels qui établissent des liens forts entre leurs membres. En fait, dans les révoltes qui ont réussi et perdurent, il y a toujours les réseaux sociaux traditionnels structurés, comme des syndicats ou des groupes de gauche (Tunisie), des organisations étudiantes (Québec), des partis d’opposition (l’Ukraine), etc. Les populations peuvent aussi ressentir un sentiment de révolte et de désespoir qui déclenchent une action immédiate. Dans un article percutant paru en octobre 2010 dans le New Yorker, le journaliste et essayiste Malcolm Gladwell examine le militantisme et l’engagement politique au temps de Facebook, de Twitter ou de YouTube. Selon lui, le militantisme qui défie le statu quo et s’attaque en profondeur aux problèmes sociaux ne se fait pas d’un clic de souris exécuté devant son ordinateur dans le confort de son foyer ; le militantisme et l’engagement politique commandent à la fois de la discipline, un sens du risque et du danger, un authentique engagement dans une l’organisation. Or, qui dit organisation, dit hiérarchie, concept qui n’existe pas dans les réseaux socionumériques qui sont par définition ouverts, fluides, égalitaires, sans règlements et sans autorité centrale structurante. Malcolm Gladwell faisait remarquer que “les réseaux sociaux sont extraordinairement efficaces à augmenter la participation, mais ils y parviennent précisément en diminuant le niveau de motivation que la participation requiert». En d’autres mots, rien de plus facile que de voter sur le Web, d’y donner son opinion ou son appui, de relayer des informations, mais concrètement, politiquement, socialement, ça ne change pas le monde !

Mais pourtant ! À la suite de l’embrasement de tout le Moyen-Orient depuis janvier 2011 et du rôle joué par Twitter, Facebook et le téléphone mobile, peut-on encore sous-estimer l’apport des réseaux sociaux numériques (ou RNS) dans le soulèvement des foules en Tunisie, en Égypte, à Bahrein, en Libye… On sait où la révolte populaire commence, on ne sait ni où ni quand elle s’arrêtera. Personne ne l’avait prévue, pas même les milliers d’agents secrets de toutes les superpuissances et de tous les miliciens de ces pétrodictatures. Combien de fois avons-nous entendu dire que les populations arabomusulmanes étaient insensibles à l’utilisation des technologies hypermodernes ! Personne n’avait crû non plus à l’effondrement de l’URSS, ni à la chute du mur de Berlin ! On ne sait jamais quand la peur tombe devant les forces armées des régimes autoritaires. Après coup, il est facile de dire quelles ont été les causes des soulèvements (la crise économique, l’absence de futur pour cette masse de jeunes très instruits, la corruption et le népotisme des autorités en place, le vieillissement des structures du pouvoir, la résistance des citoyens, etc.) et le rôle des systèmes de communication dans ces pays qui contrôlaient pourtant à la fois les réseaux traditionnels et nouveaux de diffusion (par exemple, même Al Jazeera était interdit en Tunisie, de même qu’Internet) ; les journalistes et les blogueurs qui osaient critiquer les dirigeants étaient systématiquement emprisonnés. Un jeune homme s’immole par le feu ou un manifestant se fait martyriser à mort à Alexandrie en Égypte et voilà que des milliers, des centaines de milliers de jeunes, se retrouvent dans les rues de Tunis, du Caire, de Sanaa, etc., à l’appel des RSN. Jamais Twitter, Facebook ou la blogosphère n’ont eu une telle visibilité politique dans l’histoire récente du Web social.

Pourtant, avant de surestimer et même de mystifier la puissance des nouveaux médias, il y a lieu de s’interroger, quelle fut l’influence exacte de ceux-ci dans les mouvements de protestations actuelles au Moyen-Orient, dans les manifestations du type Occupy Wall Street ou l’appel des indignés ou La nuit Debout, dans les marches monstres qu’il y a eu à Moscou, en Ukraine, en Espagne, dans les tintamarres que les étudiants québécois ont organisés jour après jour dans les rues de Montréal, dans les protestations monstres de Hongkong, etc.? Il est important de comprendre que ce n’est pas la révolution 2.0 qui a inventé les thèmes de la contestation qui fait suite au climat délétère qui sévit actuellement dans le monde, suite aux scandales financiers qui frappent les banques, les États, les entreprises et les individus, suite à l’état de pauvreté qui assaille les classes moyennes et l’augmentation du taux de chômage, suite à la privatisation galopante des services publics de santé, de sécurité sociale et d’éducation, etc. En un mot, la révolution 2.0 n’a pas inventé les raisons de la révolte, mais elle a donné aux jeunes et aux moins jeunes des outils d’expression, de contestation et de mobilisation qu’ils n’avaient pas avant et dont ils se servent maintenant avec habileté.

La symbiose entre médias sociaux et médias traditionnels. Il est clair que l’usage des médias socionumériques est indispensable dans les pays où l’État a verrouillé l’accès à tous les journaux écrits et électroniques, car il est difficile sinon impossible de contrôler des millions de téléphones ou d’ordinateurs, comme ce fut le cas dans la Tunisie de Ben Ali. Maintenant que tous les téléphones intelligents sont dotés d’un objectif photographique, les images captées par n’importe quel quidam peuvent avoir un effet viral redoutable, si ces photos sont postées sur Facebook, Instagram ou YouTube. Ainsi, les médias officiels, journaux ou télévision, sont à la merci des images ou des informations qu’on leur envoie de partout ou de nulle part… En Tunisie, même Al Jazeera qui était interdit par le régime de Ben Ali a eu une influence certaine sur l’information grand public, ne serait-ce qu’en informant la communauté internationale de ce qui se passait dans le pays ; il informait la diaspora à l’étranger, qui par une sorte de boucle de rétroaction retournait l’information aux Tunisiens privés d’informations crédibles, grâce aux soucoupes satellitaires qui se trouvaient sur tous les toits de la Tunisie ! En empruntant les réseaux, les RSN prennent une dimension internationale, pratiquement instantanément. Les journalistes, étant à l’affût de toutes nouvelles informations écrites ou visuelles, n’ont qu’à surfer sur le web pour en savoir plus, plus rapidement que les forces de polices. Nous ne sommes plus à l’ère du direct, mais dans l’information instantanée, au risque que les informations deviennent très rapidement éphémères. Plus aucun pays, même fermé à double tour, n’est maintenant à l’abri de la vérité, de la réalité vécue, de la parole du peuple.

Les révoltes deviennent-elles toujours des révolutions ? Enfin faut-il rappeler que la lutte pour la liberté est un combat de longue haleine. Il faut changer la constitution pour limiter les pouvoirs des présidents, limiter la durée des mandats que se donnent ces dictateurs à vie, rétablir la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice, créer une fonction publique intègre et des institutions publiques fortes, etc. Les leçons de l’histoire nous indiquent que la victoire n’est jamais acquise définitivement. Prenons comme exemple les suites de la Révolution française de 1789 qui a donné lieu à une décennie où le pays fut à feu et à sang ; ce fut ensuite la création de l’Empire sous Napoléon, et par deux fois le rétablissement de la monarchie, la Monarchie de juillet 1830 qui s’achève par la révolution de 1848 et la Seconde République, jusqu’au sacre de Louis-Napoléon Bonaparte en 1852 et à la création du Second Empire. N’oublions pas non plus la Commune de 1871… Et l’on voudrait que par la magie des médias sociaux, le changement de régime se fasse en un week-end, en un mois, en une année…

En conclusion, plusieurs individus de la nouvelle génération seront capables de déclencher une révolution 2.0, car ils ont entre les mains de puissants outils capables de rassembler des foules, d’organiser des manifestations, de renverser les autocrates et les dictateurs de tout acabit. Certes parmi eux, il y aura certainement des prédateurs capables de manipuler à leur avantage l’information numérique pour se faire du branding personnel. Toutefois, comme les jeunes en général risquent d’être moins riches que leurs parents et qu’ils ne pourront plus prendre leur retraite à 50-55 ans, ils exigeront la fin du néocapitalisme qui privatise le capital, les services publics, l’éducation, la santé, la culture, bref qui détruit la civilisation.

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Références :

Daghmi F., Toumi F, Amsidder A., (2013), Les médias font-ils la révolutions ?, Regards critiques sur les soulèvements arabes, Paris, L’Harmattan,

Gonzalez-quijano, Y. et Guaaybess, T. (2009), les Arabes parlent aux Arabes, Paris, Sindbad, collection Bibliothèque.

Lafrance, J-P. (2011), La révolution peut-elle être gazouillée ?, revue Hermès, éditions CNRS, Paris, no 62.

Lafrance, J-P., (2009), La télévision à l’ère d’Internet, Québec, Septentrion.

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