Les lanceurs d’alerte

PHP, professeur, Université du Québec à Montréal

Dans une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque (1999), Francis Chateauraynaud et Didier Torny créent la notion de lanceur d’alerte, qui deviendra la traduction de whistleblower, terme anglais en usage depuis les années 1970.

Le lanceur d’alerte se distingue de l’informateur par la spécificité des informations qu’il dévoile auprès du grand public, celles-ci s’avérant généralement primordiales pour la préservation du bien commun, tant au niveau physique qu’éthique. Les lanceurs d’alertes posent publiquement des actes de dénonciation pour informer l’ensemble des citoyens d’un problème particulier qui a des incidences sur la qualité de la vie de la collectivité. La plupart des dysfonctionnements révélés par les lanceurs d’alerte concernent des gestes posés soient par des entreprises (souvent des banques, des pétrolières ou des compagnies pharmaceutiques), des organismes non gouvernementaux, des structures associées à des États ou à des gouvernements. La collusion qui survient parfois entre certains organes de l’État, les personnes morales de droit privé et leurs lobbys respectifs font également partie des cibles des lanceurs d’alertes.

Parmi les nombreux problèmes dénoncés par les lanceurs d’alertes, les abus des agences de renseignements qui pratiquent sans mandat la surveillance électronique des télécommunications civiles sont souvent particulièrement remarqués par la presse et occupent une place importante dans la culture populaire. Cette pratique, dénoncée par différents lanceurs d’alerte depuis les années 1980 questionne la fragilité de la liberté civile dans les démocraties modernes. Les révélations des anciens agents de renseignements James Bamford’s dans le livre The Puzzle Palace (1982), ou celles de Mike Frost dans Spyworld (1994) corroborent les faits relatés par plusieurs de leurs collègues qui rendent publiques dans les années 1990 et 2000 les pratiques illégales de leurs employeurs quant au non-respect de la vie privée et aux pratiques inconstitutionnelles poursuivies par les gouvernements. L’un des plus célèbres lanceurs d’alerte de l’ère numérique est sans doute Edward Snowden, ancien employé de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la National Security Agency (NSA) qui transmet à des journalistes du Washington Post et du Guardian en 2013 la description de plusieurs programmes destinés à l’interception électromagnétique et à l’analyse sémantique automatisée de l’ensemble des communications civiles sur le territoire américain et ses pays limitrophes.

On peut soutenir que les whistleblowers existaient bien avant l’apparition de l’internet. Néanmoins, leurs modes d’existence, modus operandi et leur image publique se sont passablement modifiés à travers l’usage des technologies numériques. Le Web a permis l’émergence de nouvelles plates-formes leur permettant de diffuser et de partager des informations de manière anonyme et quasi instantanée. Le rôle des technologies numériques utilisées par les lanceurs d’alerte se décline à travers l’espace public et dans la dynamique des forces se déployant entre les acteurs sociaux et les institutions affectées par la diffusion des informations inédites.

  • Le démantèlement du droit protégeant les citoyens et les lanceurs d’alerte

Les activistes héritiers de la notion de désobéissance civile, élaborée par Henry David Thoreau en 1849, avaient pour habitude de revendiquer leurs gestes de défiance en s’identifiant publiquement. À l’image de l’action de Thoreau qui avait refusé de payer la part de l’impôt destinée à financer la guerre contre le Mexique, les activistes utilisaient ensuite le système juridique et la presse nationale pour tenter de se défendre contre les poursuites résultant de leurs actions. Or, à travers les conséquences sociopolitiques de la guerre froide et des modifications de certaines lois entreprises par l’État américain à la suite des évènements du 11 septembre 2001, les protections légales dont bénéficient les lanceurs d’alerte se sont vues restreintes au point que les traitements qui leur sont réservés après leur arrestation soulèvent maintenant des critiques quant à leur constitutionnalité. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que plusieurs lanceurs d’alerte souhaitent jouir de l’anonymat, parfois en permanence, parfois de manière provisoire comme ce fut le cas dans l’affaire d’Edward Snowden. Celui-ci exigera qu’on révèle publiquement son identité le 9 juin 2013 dans des articles destinés au Guardian et au Washington Post, tout en revendiquant la dimension éthique et constructive de son geste.

Malgré le caractère éthique de son action – qu’il juge conforme aux droits accordés par la constitution de son pays – Snowden considère qu’il serait néanmoins trop risqué pour lui d’affronter la justice américaine, l’obligeant alors à un exil forcé. Un dur traitement fut réservé à la lanceuse d’alerte Chelsea Manning par l’armée américaine, à la suite des révélations qu’elle avait diffusées en 2010 à propos d’une série d’opérations militaires américaines en Irak, en Afghanistan et aux atteintes aux droits de la personne réservés aux détenus de la prison de Guantanamo. Les traitements réservés2 à Manning au cours de son incarcération subséquente ont fait l’objet de nombreuses critiques d’organismes internationaux visant à la protection des droits de la personne.

  • Le développement de plates-formes collaboratives et ouvertes pour partager l’information

Une variété de dispositifs numériques permettent l’éclosion de plates-formes donnant l’opportunité aux lanceurs d’alerte pour y faire paraître les informations qu’ils souhaitent voir circuler auprès du public. En date de la parution de cet ouvrage, le plus connu de ces outils est sans doute WikiLeaks, créé en 2006 par Julian Assange, et dont l’objectif vise à permettre la parution d’information en provenance de différents lanceurs d’alerte à travers un système garantissant l’anonymat de ses auteurs. D’autres initiatives, notamment des applis permettant de dénoncer l’inertie des services des travaux publics voient le jour dans plusieurs pays aux prises avec des enjeux liés à la corruption (particulièrement en Russie). La possibilité de mutualiser l’information dans ces plates-formes fait émerger de nouvelles dynamiques entre les activistes et les différents acteurs de la sphère sociale.

  • Le déplacement géotransgressif

La géotransgression consiste à occuper un territoire, se l’approprier ou intervenir à l’intérieur de celui-ci, qu’il soit physique ou virtuel, afin d’y établir un contre-espace plus égalitaire et propice au partage. À l’image des passages illégaux aux frontières, il redéfinit un espace régulé pour en faire une sphère d’interaction entre les résistants et les représentants des règles formelles. La géotransgression s’applique pour décrier la situation d’un espace physique où l’occupation illégale d’un territoire spécifique entraîne une nouvelle production de l’espace.

S’apparentant à la désobéissance civile, cette pratique peut, dans des circonstances très particulières, viser à faire obstruction, entraver l’accès à un espace déterminé. L’apparition du monde numérique a permis aux activistes et aux pirates de tenter d’enfreindre les barrières protégeant certaines zones pourvues d’informations secrètes. L’accès illégal à ces bases de données constitue souvent l’une des sources importantes que les lanceurs d’alerte utilisent pour construire et prouver leurs arguments. Le meilleur exemple actuel est le mouvement hacktiviste Anonymous. Dans la foulée des révélations transmises par les lanceurs d’alerte, certains pirates utilisent la géotransgression numérique en traversant les systèmes de sécurité des réseaux où se trouvent les informations. Ils peuvent parfois aussi bloquer l’accès à des sites particuliers pour nuire à des organisations ciblées.

  • La dimension fédératrice des réseaux numériques

La possibilité de poursuivre la cueillette d’informations d’intérêt public et de procéder à leur publication ou d’entreprendre des actions géotransgressives en faisant usage du Web implique la mobilisation de groupes d’individus dont la masse critique est suffisante pour exercer une influence juridico-politique significative. Ces regroupements, qui se cristallisent à la fois via le Web et dans les espaces physiques, favorisent la rencontre et l’échange entre les lanceurs d’alerte, les pirates, les activistes et les internautes concernés.

Avant même l’apparition du Web, l’internet permettait l’apparition de communautés d’intérêts se regroupant autour d’enjeux politiques et sociaux. Les réseaux sociaux proposés par le Web 2.0 ont rendu ces espaces plus accessibles. Un nombre appréciable de lanceurs d’alerte de l’ère du numérique son souvent décrits comme des personnalités fortes, lesquelles se seraient forgées à travers les interactions offertes par ces réseaux. Manning, Assange et Snowden sont souvent décrits comme des personnes s’étant formées à travers les interactions socionumériques, permettant ainsi l’exploration de différents modes d’existence et l’affirmation de leurs subjectivités respectives.

  • La réappropriation technologique

L’existence de plates-formes comme WikiLeaks se concrétise par un dispositif technique dont l’acquisition matérielle ou logicielle est de moins en moins couteuse, voire parfois gratuite, permettant ainsi aux citoyens qualifiés en cryptage et décryptage de produire des sites et de générer des environnements fédérateurs pour les lanceurs d’alerte et les citoyens. La toute-puissance informatique qui caractérisait la suprématie technologique de l’État jusqu’à la popularisation du Web se transforme au travers de la culture numérique. Par les activités des lanceurs d’alerte, le droit de tous à connaître ce qui contribuerait ou nuirait au bien commun se manifeste à travers une technique que les lanceurs d’alerte veulent rendre accessible.

Ainsi, en matière d’éthique, le droit d’accès au savoir fait l’objet d’une mobilisation permettant aux savoirs respectifs de se partager et de s’entremêler grâce à la réappropriation technologique. Ces «insiders» que sont les lanceurs d’alerte, qui oeuvrent au départ au coeur des institutions qu’ils dénoncent, jouissent ainsi d’un droit d’accès provisoire à l’espace virtuel dans leques se trouvent les données. La mise en circulation de l’information et leur décryptage participe à un mouvement de partage fédérateur et se manifeste sur différentes plates-formes, réseaux sociaux et applis spécialisées.

Conclusion

En dévoilant les activités illégales poursuivies par des corporations, des ONG ou des États, les lanceurs d’alerte politisent de nouvelles questions en les déplaçant de leurs zones obscures au coeur de l’espace public. Ils deviennent ainsi des agents déstabilisateurs du modèle politique régnant. Souvent contraints à se défendre en justice, les lanceurs d’alerte doivent souvent s’exiler pour éviter les peines que leur assignerait le système de juridico-politique dont ils font eux-mêmes la critique. Ces dernières années, des gouvernements et des corporations ont proposé différentes mesures pour assurer la protection des lanceurs d’alerte, voire parfois à encourager ce type de pratique. La mise en application de ces politiques pourra probablement se heurter aux limites imposées par la raison d’État et par l’esprit du corporatisme.

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Références :

Chateauraynaud F. et et Torny D. (1999), Les sombres précurseurs, une sociologie pragmatique de l’alerte et du risqué, Paris, éditions de EHESS.

Ermoshina, K. (2014), Démocratie ubiquitaire : applications mobiles et participation citoyenne, Thèse, Centre de sociologie de l’innovation. Paris.

Létourneau, A. É. (2012), Action et caméras géotransgressives – Une opération coup-de-poing dans un gant de velours à Occupy Wall Street. Inter, art actuel. 1(113): 78-79, Québec.

de Lagasnerie G, (2015), L’art de la révolte, Paris, Fayard.

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