Des réseaux traditionnels aux réseaux socionumériques

PHP, professeur, Université du Québec à Montréal

Les réseaux dits sociaux sont des communautés virtuelles qui relient des individus désirant partager leurs intérêts, leurs activités, leurs savoirs, c’est-à-dire un lieu de rencontre virtuelle qui permet aux personnes de communiquer entre elles à l’aide de différents outils en ligne comme la messagerie instantanée, les forums de discussion, Facebook, Twitter, etc. ?

Mais plusieurs sociologues font remarquer qu’il existe plusieurs sortes de réseaux sociaux et ce n’est pas les nouvelles technologies de communication qui ont inventé le concept ! Pour qu’il y ait une communauté, il faut qu’il y ait réseau social, mais l’inverse n’est pas vrai. La communauté, qu’elle soit virtuelle ou pas, implique nécessairement un lien social plus ou moins intense et plus ou moins durable dans un groupe de personnes autour d’un intérêt commun. Il faut donc distinguer les réseaux sociaux traditionnels et les réseaux socionumériques (RSN), comme l’indique la revue Hermès.

Le sociologue américain Mark Granovetter s’est intéressé, il y a une vingtaine d’années, au phénomène de ces nouveaux réseaux créés dans la sphère numérique à l’aide des outils de rassemblement et de partage comme Facebook, Twitter et les téléphones mobiles. Dans un article célèbre « the strengh of weak ties », Granovatter distingue deux types de réseaux de liens sociaux : un réseau restreint de liens forts émotionnellement (la famille, les amis d’enfance, etc.), en tant que réseau de proximité et des réseaux plus étendus de liens faibles comme les amis d’amis, les anciens camarades de classe, les collègues de travail, les rencontres épisodiques, etc. Son étude montre aussi qu’un individu va bénéficier de plus d’informations (pour trouver un travail ou une compagne, par exemple, ou découvrir de nouvelles opportunités) que dans son réseau de proximité. À son point de vue, les liens forts relient des personnes assez proches socialement, tandis que les liens faibles nous relient à d’autres univers et à d’autres influences. Ces communautés numériques créent, il va sans dire, du lien social et étonnent par le poids du nombre et l’intensité de leurs actions immédiates. Depuis dix ans, nous avons tous remarqué la prolifération des manifestations de masse sur les places publiques, dans les pays arabes, en Ukraine, à Hong-kong, au Québec, etc. Ces rassemblements imposants ont des objectifs politiques (les printemps arables ou érables, les foules sur la place Maïdan, en Égypte sur la place Tahrir au Caire, etc.), mais d’autres rassemblements épisodiques que l’on a appelés des «flash mobs» ne semblent pas avoir de motivation autre que le plaisir d’être ensemble. Les médias dits sociaux ont une force d’attraction insoupçonnée. Prenons comme exemple Twitter qui est un système ouvert sur d’autres réseaux, sur tous les réseaux. Certains appellent le contenu de 140 caractères un signal, avant qu’il ne devienne une information marquante, quand l’information prend toute son importance en cheminant dans les réseaux. La pratique courante sur Twitter est celle du ‘retwiting’, qui consiste à relancer sans cesse le message, à l’attention de ceux qui vous lisent.

C’est ainsi que l’on peut observer un phénomène de propagation que certains comparent à la force de diffusion des rumeurs. La plupart du temps, les informations véhiculées sont d’une banalité et d’une insignifiance désarmante, du point de vue informationnelle. Twitter favorise plutôt l’interactivité, la réaction rapide, souvent épidermique, le rassemblement autour d’évènements chauds à partager (sport, élections, shows télévisées, évènements traumatisants, bref des choses qui suscitent une manifestation émotionnelle). Comme on dit dans le jargon du métier, Twitter crée du buzz autour d’un certain nombre d’informations, ce qui est répercuté dans la grande presse. Selon les études du centre de recherche PEW aux E.U., il crée peu d’informations nouvelles, mais les twitteurs sont des commentateurs passionnés…

Mais, la nouvelle technologie qui peut mettre gratuitement ou presque en relation tous les connectés du monde favorise-t-elle la solidarité humaine, ou nous renvoie-t-elle plutôt à la solitude des gens dans nos sociétés anonymes, dépolitisées, sans territoire d’appartenance, sans racines, en un mot, nomades ? Dans l’ère postindustrielle, ce dont a besoin en priorité le commun des mortels, c’est de la reconnaissance, l’Homme souffre d’un besoin d’identité, il croit pouvoir exister dans et par le Web. Le grand défi des RSN est de perdurer dans le temps, d’aller au-delà d’une protestation et d’une indignation spontanée, fût-elle violente ; les RSN sont-ils capables d’action durable, voilà le grand point d’interrogation ? L’homme qui est un être social a toujours été imbriqué dans une grande variété de réseaux (réseaux de parenté, d’école, de travail, de loisir, de voisinage, religieux, politique, etc.) et c’est ce type d’organisations qui sont capables d’actions collectives structurées, de changements, sinon de révolutions.

En ce qui a trait à l’engagement, comparons les réseaux sociaux traditionnels aux RSN :

En un mot, les réseaux sociaux traditionnels ont en général une durée et une solidité beaucoup plus grandes que les réseaux socionumériques qui, par contre, peuvent se former spontanément, peut-être même devenir la bougie d’allumage d’une révolte, mais résiste mal à l’épreuve du temps. En fait, dans les révoltes qui ont réussi et perdurent, il y a des réseaux sociaux traditionnels structurés en amont, comme des syndicats ou des groupes de gauche (Tunisie), des organisations étudiantes (Québec), des partis d’opposition (l’Ukraine), le mouvement politique Podemos en Espagne, le parti Syriza en Grèce, etc. Malcolm Gladwell faisait remarquer que «les réseaux sociaux sont extraordinairement efficaces pour augmenter la participation, mais ils y parviennent précisément en diminuant le niveau de motivation que la participation requiert».

Les réseaux sociaux dits traditionnels renvoient au concept classique des mouvements sociaux : selon les sociologues, un mouvement social est un ensemble de réseaux informels d’organisations et d’acteurs isolés, construit sur des valeurs partagées et de la solidarité et qui se mobilise au sujet d’enjeux conflictuels, en ayant recours à différentes formes de protestation.

____
Références :

Cardon D., Crepel M., Hatt B., Pissard N., Prieur C., Dix propriétés de la force des liens faibles, Laboratoire Sense d’Orange Labs, (Actu-Net 05-05/11).

Cardon, D. « Les réseaux sociaux créent des relations en pointillé », in LeMonde.fr du 14 octobre 2009.

Granovetter. M, (1973), The strength of weak ties, in American Journal of sociology.

Lafrance, J.P. (2010), Crédibilité et reconnaissance dans Twitter, in Coutant et Spengler, Pratiques et temporalités des réseaux socionumériques, Paris, L’Harmattan.

Revue Hermès (2011), Ces réseaux sociaux dits numériques, CNRS, 2011/1, n°59.

Rheingold H. (2005), Smart mobs : The Next Social Revolution ; en français : Foules intelligentes : la prochaine révolution sociale.

Contributions
Pour contribuer, connectez-vous ou inscrivez-vous