Art participatif

Artiste, Docteur d’État et Professeur Émérite des Universités

L’art participatif permet à leurs destinataires de s’associer à la création des oeuvres, dans le cadre de certaines limites autorisées par leurs auteurs.

L’art participatif apparaît dans les années 1960. Des artistes éprouvent le besoin de se rapprocher du public en créant des oeuvres, comme les installations, à l’intérieur desquelles le spectateur peut pénétrer pour en avoir différents points de vue, tels les systèmes sériels de Sol LeWitt disposés à même le sol et obligeant le regardeur à déplacer son corps pour saisir les relations des différentes parties. Certains artistes cherchent à associer davantage le spectateur à la création de l’oeuvre grâce à des possibilités de rétroaction. Les oeuvres sont conçues pour répondre à différentes manipulations déclenchées par le regardeur, et modifier leur aspect formel. Un feedback perception-action s’installe alors entre l’oeuvre et le spectateur. L’art cinétique offre de nombreux exemples d’oeuvres rétroactives, incitant fortement les spectateurs à la participation. Le Grand manipulateur de Piotr Kowalski (1967) donne la possibilité au spectateur de déplacer de ses propres mains, protégées par des gants isolants, des boules de verre contenant des gaz rares au-dessus d’un champ électromagnétique et d’y faire naître à sa guise de crépitants éclairs.

La participation du spectateur est également recherchée par certains artistes conceptuels. Le groupe Art and Language, par exemple, s’intéresse aux processus cognitifs et aux mécanismes linguistiques plutôt qu’aux objets matériels, et conçoit des protocoles de sélection par le spectateur très participatifs, comme dans Suggestions for a Map. Dan Graham organise des performances exécutées par deux personnes : l’une filme avec une caméra vidéo la seconde qui reste assise. Celle-ci a devant les yeux un écran de télévision qui lui renvoie sa propre image. Les deux personnes échangent des commentaires qui modifient la façon de filmer, de se regarder et de commenter. L’oeuvre est définie par l’ensemble des éléments participant à cette rétroaction. D’autres formes de participation, comme le happening, mobilisent des groupes de participants dans une sorte de célébration collective dédiée à l’insolite et à l’imaginaire. Le happening est aussi caractéristique de l’évolution de la musique et de son écoute. Certains concerts de John Cage sont conçus comme des happenings. Des pièces de théâtre également, comme celles du Living Theater.

L’esthétique et la philosophie qui sous-tendent la participation du spectateur reposent sur l’intention d’associer le spectateur à la création de l’oeuvre dans une relation rétroactive contrôlée afin de mettre en valeur les compétences créatives des spectateurs eux-mêmes. La participation du spectateur été largement partagée par des courants artistiques très différents, voire opposés.

Avec l’interactivité numérique, l’idée d’associer le spectateur à la création a trouvé une technologie particulièrement adaptée au feedback recherché entre l’oeuvre et son destinataire : la multiplicité des interfaces d’entrée et de sortie établissant la liaison entre le spectateur et l’oeuvre, la rapidité des réactions des machines fonctionnant généralement en temps réel, alliées à la complexification des modélisations s’inspirant des sciences cognitives et de la biologie, systématisent en les accentuant les intentions esthétiques déjà présentes dans la conception des premières oeuvres participatives.

L’interactivité numérique a modifié radicalement la relation entre l’oeuvre artistique, son auteur et le destinataire, modifiant par là même les notions d’oeuvre, d’auteur et de spectateur (cf. Triade auteur / oeuvre / interacteur*). Sous le plaisir esthétique nouveau que procurent les oeuvres interactives se loge une intention dépassant largement le monde de l’art et de la culture, présente aussi au coeur des sciences et des technologies, qui engage l’évolution même de l’espèce humaine : externaliser les compétences cognitives de l’homme dans des artefacts dotés des propriétés du vivant créés dans ce but. L’art interactif aurait alors une nouvelle fonction : expérimenter sur un mode esthétique les rapports que nous entretenons avec cette nouvelle espèce.

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