Convenance

MCF en SIC, Université Polytechnique des Hauts de France (INSA), Laboratoire LARSH, département DEVISU, Chaire UNESCO ITEN

La convenance est une dimension qui assure sur un territoire l'acceptation sociale et la pérennité d'une action. Étroitement liée à la légitimité du modèle d'action, à sa dimension éthique, la convenance est inchoative de la figure d’autorité qui émerge du et par ce modèle et participe de l'émergence d'un sens commun.

La convenance est ce qui permet qu’une action soit légitimée, communément acceptée, faisant simultanément office d’autorité de manière à ce que cette action puisse communément être conduite. L’architecte romain Vitruve nommait cette dimension éthique : decor, traduite plus tard par convenance, ou attitude sociale convenable, elle reposait sur les vertus cardinales de respect (uerecundia), tempérance (temperantia) et pondération (modestia) et s’articulait à l’officium, l’office ou encore le « devoir ». La convenance, originellement dévolue à l’architecte et à ses modèles d’aménagement de l’espace de la Cité, va se déplacer à partir du XIXème siècle, pour se polariser sur les ingénieurs qui prennent une place de plus en plus importante dans la technicisation et la rationalisation politique du territoire. On passe de l’architecture aux techniques d’espace qui intègrent trois grandes variables : le territoire, la communication et la vitesse. La convenance se polarise également sur les statisticiens (statisticus : relatif à l’état), qui assument une fonction de médiation territoriale : fournir les instruments d’un territoire à unifier (des statistiques). Le travail de quantification de ces derniers est à proprement parler un formalisme, à partir duquel se fonde une nouvelle manière d’exprimer le territoire en fournissant les cadres cognitifs et éthiques à l’intérieur desquels on peut agir sur lui.

Une construction territoriale régionale, stato-nationale, ou fédérale – faire un peuple de peuples – passe en effet par la construction d’un espace de comparaison (voir ensemble) et d’équivalence, fondé sur des conventions auxquelles des habitants, des peuples, différents et multiples, accordent un sens commun. Dès lors se met en place une harmonisation désirée (et parfois conduite de force) qui vise à intégrer les territoires au sein d’une échelle subsumante : harmonisation des systèmes métriques, des objets de quantification, des modèles socio-économiques de développement etc. Ces cadres autorisent des mesures de comparaison synchroniques inter-territoriales, mais également diachroniques de variations dans le temps. Ces quantifications (conventions préalables, puis mesures) sont un produit de l’histoire des territoires, des grands choix politiques qui ont été décidés à chaque époque. Toute quantification est donc au même titre qu’une langue, une histoire ou un système métrique, une convention vers laquelle des personnes ont décidé de convenir.

Le danger de la quantification réside alors dans une réification des produits de ses procédures et un oubli progressif des conventions à partir desquelles ces produits s’originent (la méthode). Le risque serait de retenir uniquement la mesure qui implique que quelque-chose existe déjà sous une forme mesurable selon une métrologie réaliste et de naturaliser l’objet. Ces mesures communes, dès lors qu’elles sont déconnectées de leurs conventions sociales, deviennent alors des objets dépolitisés, des allant-de-soi, des mythes. Aujourd’hui la notion de convenance défend une construction éthique des modèles et référentiels de données territoriales multiacteurs, des architectures de plateformes numériques qui organisent la récolte, l’appariement, le traitement, l’analyse des données et l’élaboration des algorithmes de calcul. Ces nouvelles manières d’exprimer le territoire génèrent par leurs cadres cognitifs et éthiques, des effets concrets, ils construisent une réalité sociale mais portent aussi une vision d’avenir. Or l’opacité qui entourent ces procédures, leurs recettes secrètes, allant parfois jusqu’à l’invisibilité, l’importation (ou colonisation) de modèles Ready-made écrasent la convenance au profit d’une naturalisation de la mesure, un allant de soi, qui s’étend par les réseaux numériques de manière exponentielle et exerce sur les territoires une autorité proche de la Loi.

Les architectes numériques doivent plus que jamais réinscrire le decor au cœur de leur ouvrage, afin de pouvoir convenir avec les acteurs du territoire de nouveaux objets de mesure et indicateurs, algorithmes, modèles conceptuels et physiques de données, autant d’outils numériques pour lesquels il est essentiel de convenir collectivement afin de comprendre, légitimer et conduire une action politique.

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