Crowdfunding et numérique : la culture par les foules ?

maître de conférences en sciences de gestion à l’université de Bourgogne (Dijon), laboratoire CREGO

Le Crowdfunding ou financement participatif, est une autre façon pour les entreprises de récolter des fonds pour leurs projets. C’est un mode de financement alternatif, via des plateformes spécialisées, rendues possibles grâce à internet, aux réseaux sociaux et sans l’aide des acteurs traditionnels (notamment bancaires).

Ce type de financement peut prendre la forme de dons (le plus utilisé), de prêts rémunérés ou de participations dans l’entreprise. Dans la plupart des cas, c’est l’association d’un grand nombre de personnes investissant un petit montant qui permettent aux porteurs de projets de trouver les fonds demandés. C’est également un moyen de fédérer le plus grand nombre de personnes autour d’un projet.  

Les changements qui se produisent avec la diffusion d’internet et le passage au numérique change les habitudes de consommation et notamment les relations vis-à-vis des biens culturels. En effet, dans un contexte marqué par la crise, les plateformes de financement participatif annoncent une nouvelle ère dans les rapports entre artistes et publics. Désormais l’admirateur, le fan, le consommateur peuvent devenir mécènes d’un artiste, professionnel ou amateur, de son choix. C’est ainsi que le crowdfunding opère et accélère le mélange des genres entre artiste et spectateur, professionnel et amateur, culture et création, art et consommation. Il témoigne d’une appropriation de la culture par la foule en étant à la fois un incubateur de publics, un nouvel intermédiaire entre intentions culturelles, publics-acteurs du web et le monde des industries culturelles, et un moyen de trouver des recettes complémentaires.
 
Ainsi dans le domaine artistique, le numérique est à la fois support de diffusion et de création de l’art.

Le crowdfunding représente donc non seulement une source de revenus (complémentaires), mais aussi un moyen de renforcer les liens entre citoyens et patrimoine culturel. Plus flexibles sur les caractéristiques nécessaires au projet, ce sont les véritables viviers des artistes potentiels. En France, le phénomène a été rendu visible par MyMajorCompagny, qui a permis à Grégore  de sortir son album. Depuis, de nombreuses plateformes ont vu le jour et se sont emparées du financement des projets culturels et artistiques, notamment dans la musique (même si ce type de financement avait au départ émergé dans l’univers de la solidarité).  

Avec l’essor de ces nouveaux modes de financement et à l’instar du géant américain Kickstarter (soutien à tous types de projets aux États-Unis), sont ensuite apparus en France et en Europe, des sites de dons avec contreparties tels qu’Ulule (projet non lucratifs) ou KissKissBankBank (tous types de projets) ou encore Octopousse (Soutien aux films créatifs et sociaux), Peopleforcinema (soutien à la distribution de films), qui vient de rejoindre Ulule et Myshowmustgoon (aide à la production de spectacles).

Toujours en France, un acteur récent comme Unilend a permis de lever près d’1 millions d’euros de prêts rémunérés pour des entreprises mâtures en quelques semaines ! Les initiatives de sites de financement de micro entreprises ou d’initiatives locales tel que le site « prêt de chez moi » et bien d’autres, ne cessent de se multiplier. Cela nous donne une idée du potentiel de collecte des entreprises françaises par de la dette en trois clics ! Car si l’on s’accorde à dire que 30 % de la collecte sera demain dédiée au financement des entreprises, cela pourrait représenter 2 milliards d’euros mobilisés en France à horizon 2020, faisant du crowdfunding une véritable source de financement au service de l’entrepreneuriat hexagonal.  

Chez nos voisins britanniques ce sont déjà plus de 600 millions de livres qui ont été levés grâce au crowdfunding, dont plus d’un tiers sous la forme de prêts à des entreprises.  

Au-delà des chiffres, le crowdfunding pourrait amener un véritable bouleversement dans la sociologie du financement des entreprises. D’abord parce que ce type de levée de fonds permet d’évaluer l’intérêt du grand public pour le projet d’une entreprise, son image, ses produits et services, ce qui représente une information précieuse pour tout entrepreneur. Ensuite, il retire quelques freins à la création. Un artiste amateur peut désormais prétendre à la notoriété et au succès grâce aux structures qui émergent du numérique.

Le crowdfunding est donc une véritable révolution dans la gouvernance d’entreprise et le développement stratégique de nos entreprises, qui se devront de tenir davantage compte de la multitude de celles et ceux qui ont contribué à financer leur développement économique. Ce nouveau mode de financement permet également à une entreprise d’associer sa propre communauté à son développement. Désormais, ce sont ses clients, ses salariés et ses fournisseurs qui pourront être sollicités pour la finance puisqu’une levée de fonds en crowdfunding s’amorce en partie, quels que soient le montant et la nature du projet, par la mobilisation des réseaux du porteur de projet.  

Si le crowdfunding ouvre de nouvelles opportunités pour les artistes qui y trouvent des motivations supplémentaires pour créer (facilité de financement, moyen de s’affranchir des systèmes traditionnels, mobilisation de la communauté, communication plus large), il n’en reste pas moins que ce type de financement n’est pas la panacée aux maux de la culture.  

En effet, les plateformes semblent favoriser certains types de biens. Ainsi, le passage de la découverte à la notoriété serait rare pour les artistes et le nombre de projets avortés nombreux.  

De plus, la prise d’ampleur récente du phénomène rend les réalités ambiguës, hybride entre une forme d’investissement et de financement, les déceptions et les critiques se multiplient. Les analyses et statistiques sur ce mode de financement sont rares et les conclusions encore approximatives. Le financement participatif n’est pas l’avènement du monde romantique pour l’artiste. Les intermédiaires ont de nouveaux visages, mais sont toujours présents. La plateforme se rémunère en partie sur le succès des créations et veille à son image et à sa crédibilité en sélectionnant des projets auxquels elle croit. Pour être acceptés sur la plateforme, les projets doivent être soumis à une procédure de sélection par le gestionnaire de site. Il existe peu de contraintes de forme. Néanmoins, les projets les plus aboutis ont plus de chances d’être diffusés donc financés.  

Il n’est pas évident pour les artistes de passer de la découverte à la notoriété. En effet, la multitude des projets présents sur les plateformes empêche à tous d’accéder à cette dernière.

Par ailleurs, le crowdfunding interroge le droit et modifie les définitions d’œuvre, d’artiste, de créateur, de producteur, de manager… car dans la plupart des cas, les conditions juridiques des plateformes ne sont pas bien rédigées et ne protègent pas les droits d’auteurs, des ayants droit et des internautes.  

Enfin, d’autres interrogations surgissent, le crowdfunding permet une visibilité à des contenus originaux et surprenants. Or, dans quelle mesure ce système ne tend-il pas lui aussi à recréer une forme d’uniformisation des créations ? Les artistes ne seraient-ils pas tentés de proposer des créations suffisamment conventionnelles pour pouvoir réunir le maximum de contributeurs ? Et si la communication servait plus aux plateformes elles-mêmes qu’aux créateurs ? Les plateformes ne pourraient-elles pas espérer devenir LE nouvel intermédiaire entre créateurs et institutions culturelles classiques ?

______
Références :

Boyer K., Chevalier A., Léger J. Y., & Sannajust, A., 2016, « Les acteurs », Repères, pp. 40-68.
Davidson, R., & Poor, N., 2016, « Factors for success in repeat crowdfunding: why sugar daddies are only good for Bar-Mitzvahs », Information, Communication et Society, n° 19(1), pp.127-139.
Lesur, N., 2016, « Crowdfunding: financement de complément, ou de rupture? », Annales des Mines-Réalités industrielles, n° 1, pp. 8-11.
Rouzé, V., Matthews, J., & Vachet, J., 2014, La Culture par les foules ? Le crowdfunding et le crowdsourcing en question, MkF Éditions.
Tronc, J. N., 2016, « La place du crowdfunding dans le financement de la musique », Annales des Mines-Réalités industrielles, n°1, pp. 26-28.

Contributions
Pour contribuer, connectez-vous ou inscrivez-vous