Cybergraph

Artiste et enseignant-chercheur, HDR, Université Savoie Mont Blanc, LLSETI, Chaire UNESCO ITEN, affilié au Laboratoire CiTu - Paragraphe

La transcription d’un mot à travers des dispositifs numériques est toujours liée à une forme plastique et un programme, lesquels induisent des propositions qui questionnent les interfaces. Il existe ainsi toujours une marge d’erreur entre ceux-ci et une prise de parole, entre le mot d’i et son image numérique : cet écart constitue le cybergraph.

Le terme de cybergraph a été inventé en 2002 par Christine Breton, conservatrice au Musée Cantini à Marseille, par rapport aux totos (0+0, toto s’écrit toujours en minuscules), courriers électroniques envoyés par la Société i Matériel. C’est une combinaison de caractères typographiques (chiffres et lettres) qui dessine un visage : 0+0 est égal à la tête à toto. Trois phrases courtes, utilisant le principe du smiley — voire du haïku — permettent de communiquer brièvement. C’est le symbole du mauvais élève, un dessin comme une équation, le degré zéro (PPCM : Plus Plastique Commun Multiple) des arts numériques et celui des mathématiques.

Intimement lié à la question du portrait, il fait figure de miroir gelé. « L’apparition d’un quelque chose qui est constitue une véritable inversion au sein de l’être anonyme. Il porte l’exister comme attribut, il est maître de cet exister comme le sujet est maître de l’attribut ». (Levinas, 2004). Puisque l’exister est à lui, comme l’écrit Emmanuel Lévinas, toto est le sujet du verbe être, qui rend vivant. Mais toto nous offre également une mise à distance, un processus constant de rétroaction par le fait de voir, d’écrire, de parler ou plus simplement de jouer avec son propre avatar (cf. Acteur virtuel*), dé-visagé ainsi sur un écran ou dans un dispositif immersif.

Cybergraph fait allusion à trois termes distincts : cybernétique, science des systèmes, graf, dessin griffonné sur un mur, et graphe, objet mathématique. Historiquement, la théorie des graphes est un problème mathématique résolu par Leonhard Euler (1707-1783) qui pourrait s’apparenter aux chemins mnémotechniques d’utilisation d’une base de données où l’ensemble de sommets des liens signifiants doit au moins être associé à une double connexion afin de créer un réseau. Si la graphie désigne donc la forme, l’esthétique liée à la représentation d’un mot ou d’une lettre, un signe serait toujours a priori dans l’idée de graphe, lié à une intention de réseau polymérisé. La paternité de la cybernétique est attribuée à l’Américain Norbert Wiener (1894-1964), auteur de Cybernétics or control and communication in the animal and machine (1948). Mais ce mot dérive également du grec kubernêtikê, « art de piloter, art de gouverner », devenu ici réseau par le biais de l’art numérique. L’action de se diriger doit être efficace. Il faut anticiper et pour créer du sens, avoir une longue vue. Les interactions entre mondes réellement augmentés passent par des processus constants de rétroaction. Dé-visager sa propre image — afin de lire son visage — c’est toujours regarder l’Autre JE en face de Moi. À travers les écrans du numérique, toto (0+0) nous donne des lunettes pour s’interroger sur une interactivité en forme de décalco-man-i.

Contributions
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Le Temps et l’autre
Références
1 octobre 2015
Auteur : Emmanuel Levinas
Editeur : PUF