Entre Big Data et Big Brother

maître de conférences en sciences de gestion à l’université de Bourgogne (Dijon), laboratoire CREGO

Le Big Data se définit comme l’explosion des données numériques (littéralement « grosses données » ou méga données). Il représente l’analyse de données informatiques pour améliorer la connaissance des clients, anticiper les besoins du marché ou favoriser la communication des objets connectés (autrement dit, la capture, le stockage, la recherche, mais encore, le partage, l’analyse, la visualisation et la protection tout au long du cycle de vie de ces données).

Ces dernières années ont été marquées par une véritable explosion des données numériques, en temps réels, de nature et format différents, ceci grâce aux innovations technologiques et à la démocratisation des appareils numériques. Le Big Data se doit de répondre ainsi à de nombreux besoins : réduire l’incertitude, faire émerger des modèles prédictifs sur des données non structurées, générer de l’information pertinente et donc contribuer à affiner le processus décisionnel.

Les principaux objectifs du Big Data, les 4 V (volume, vélocité, variété, véracité), constituent le défi majeur des prochaines années, en informatique décisionnelle et en statistiques, car les données accumulées dans le système d’information, grâce à une veille économique établie, sont un capital immatériel, qu’il faut sans cesse chercher à valoriser. Le Big Data représente, donc une véritable arme de guerre dans la compétition économique mondiale, dans tous les secteurs d’activités.

À titre d’illustration, nous pouvons retenir le cas d’Expédia, précurseur des sites de voyages en ligne au milieu des années 1990, devenu leader mondial. L’entreprise offre une gamme complète de services (réservations de vol, des chambres, des locations de voiture, des croisières, etc.). Ses sites Web fournissent des informations dans 26 pays avec plus de 75 millions d’utilisateurs uniques chaque année. Grâce à la quantité de données associées aux visites et aux transactions, l’entreprise rassemble des dizaines de terabytes de données d’utilisation chaque mois et sa centrale de données contient environ 200 terabytes, d’informations qui auraient été impossibles de manipuler il y a 10 ans. Désormais, ces traitements guident la prise de décision, partout dans l’entreprise, puisqu’ils permettent d’évaluer les comportements des clients au fil de leur processus d’achat (et par exemple, le développement de modèles déterminant des relations causales entre ses efforts marketing et la vitesse de conversion du visiteur en client).

Le Big Data peut donc faciliter les décisions, mais il peut aussi fragiliser l’organisation. De nouvelles questions, de nouveaux enjeux apparaissent, souvent à un niveau stratégique, comme le contrôle des bases de données, leur mode d’élaboration, mais également leur utilisation. Ne sommes-nous pas en train de confondre l’ère du Big Data et l’ère de Big Data ? En effet, le manque de législation encadrant le Big Data, et en particulier l’incertitude relative à la protection des données, suscitent des questionnements quant à son utilisation.

Les données étant la base de l’expérience et donc de la connaissance, l’émergence du Big Data et par conséquent la montée de l’immatériel s’inscrit notamment dans le courant du Knowledge Management qui est devenu progressivement, en une quinzaine d’années, un domaine de recherche à part entière. C’est donc une véritable rupture paradigmatique au sein de l’entreprise où l’invisible a pris le pas progressivement sur le visible ce qui soulève un certain nombre de risques tels que la perte ou le vol de données à cause d’une mauvaise maîtrise des nouvelles solutions, la dépendance à des fournisseurs et à certaines applications, l’interception de données, ou encore la perte des infrastructures informatiques. De plus de nouveaux types de risques apparaissent liés à l’acquisition de données (données de mauvaise qualité ou malicieuses, des questions liées à la propriété intellectuelle de ces données) ou liés aux réglementations (risque de réaliser des traitements non conformes au regard de la loi).

Dans un monde de plus en plus connecté et interconnecté, la question de la sécurité des données est cruciale pour la protection de la vie privée. Il en est de même pour les données financières, le piratage d’un processus d’achat en ligne étant susceptible d’avoir des conséquences économiques très graves, pour l’entreprise comme pour ses clients.

Ces nouveaux usages visent en effet à mettre en place une vie meilleure, plus smart (intelligente), où il est possible de tout maîtriser. Une vie « augmentée » comme on dit, enrichie. Mais enrichie pour qui ? Et pour quoi ?

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Référence :

Delort, P., 2015, Le Big Data, Paris, PUF, Que Sais-Je ?
Erickson, S., & Rothberg, H., 2014, « Big Data and Knowledge Management: Establishing a Conceptual Foundation », 12(2), pp. 83154.
Nonaka, I., & Takeuchi, H., 1995, The Knowledge-creating Company: How Japanese Companies Create the Dynamics of Innovation, Oxford University Press.
Ollion, E., & Boelaert, J., 2015, « Au-delà des Big Data. Les sciences sociales et la multiplication des données numériques », Revue Sociologie, 6, pp. 295-310.

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