Hybridation

Professeure émérite en Sciences de l’Information, Communication de l’Université Paris 8. Titulaire de la Chaire UNESCO ITEN (Innovation, Transmission, Edition Numériques)

Une médiation par le numérique mobilise des formes sémiotiques d’expression différentes et parfois concurrentes: le texte, l’image fixe, l’image animée, le son, la 3D temps réel. L’hybridation, processus de croisement entre plusieurs formes sémiotiques d’expression, permet d’aboutir à une figure parfois appelée aussi « dispositif », réunissant les caractères des deux éléments et mieux adaptée aux qualités substantielles d’un contenu: son environnement.

Cependant afin de dépasser le simple stade de la cohabitation, où les moyens d’expression se supportent, mais n’échangent pas vraiment (écouter un disque en lisant un livre), l’hybridation présuppose un terrain technique favorable au rapprochement. Autrement dit une homologie suffisante des dimensions documentaires propres à chaque moyen d’expression.

Les formes statiques et spatiales de restitution, dont l’ordre et le rythme de réception sont déterminés par l’utilisateur, comme le texte, le dessin ou encore la photographie se sont ainsi historiquement hybridées. Leurs supports d’enregistrement (l’imprimerie) et leurs supports de restitution (l’imprimé), constitutives d’un terrain partagé, ont permis l’émergence de nouvelles figures hybrides, par exemple la bande dessinée ou le photojournalisme.

De la même manière, les formes dynamiques ou temporelles de restitution dont l’ordre et le rythme de lecture sont imposés par le dispositif de lecture ont par le passé tenté de se rapprocher (par exemple l’image animée et le son afin de créer le cinéma sonore). Le son était alors restitué par un chronophone, dispositif dédié et séparé du projecteur d’images. Cette cohabitation présentait de graves défauts et en particulier une désynchronisation permanente. Ce défaut structurel a pu être résolu dès lors qu’une partie de leurs dimensions documentaires a été homogénéisée: le codage de l’image en photogramme et du son en spectrogramme s’effectuait sur un même support d’enregistrement (la pellicule argentique) et en aval, le décodage était effectué simultanément grâce à un dispositif optique.

Des figures hybrides, des dispositifs viables et autonomes ont ainsi pu exister, mais leur valeur sélective était très faible, étant dans une quasi-incapacité de s’hybrider. Le rapprochement photojournalisme et cinéma est stérile, à moins que le photojournalisme simule le cinéma (projection d’un diaporama et transposition des textes en voix off comme dans La Jetée de Chris Marker).

Depuis le début des années 1990, la généralisation de la numérisation (codage binaire) homogénéise l’ensemble des dimensions documentaires de toutes les formes sémiotiques d’expression, leur permettant de dépasser le stade de la cohabitation, de la simulation ou encore de la substitution. De très nombreuses figures hybrides ont ainsi pu voir le jour sur ce terrain désormais devenu fertile.

Cependant, cette homogénéisation, source incontestable d’une nouvelle vigueur hybride, ne doit pas faire oublier l’environnement, c’est-à-dire les qualités substantielles du contenu. C’est d’abord par rapport à elles, et dans un souci d’optimisation de la médiation, que doivent désormais s’adapter les formes sémiotiques d’expression. Dans cette perspective, les potentialités du numérique, résident dans sa puissance de manipulation: cibler, extraire, isoler les caractères spécifiques de chaque forme sémiotique d’expression, et ce sous toutes ses dimensions documentaires, ensuite les recombiner, les hybrider de manière à ce qu’un caractère composite puisse s’exprimer au sein de la figure hybride. Ce caractère apparaissant alors comme une transfusion des potentialités héréditaires contenues dans une forme d’expression, dans une autre forme d’expression.

La figure hybride change ainsi de statut, elle devient une forme de concrétisation qui se définit par la fonction relationnelle intime qu’elle parvient à entretenir avec le contenu de la médiation, cette figure « ne se maintient et n’est cohérente qu’après quelle existe et parce qu’elle existe » selon Gilbert Simondon.

En dehors de cette fonction relationnelle avec un contenu spécifique, la figure hybride est presque stérile. Séduits par son caractère composite, des producteurs de contenu peuvent être tentés de la recycler, de l’adapter à un autre contenu.

La médiation est entrée aujourd’hui dans un processus continu, qui permet à des formes sémiotiques d’expression d’être toujours en devenir, c’est-à-dire de se transformer, se renouveler et se différencier en des figures hybrides de plus en plus subtiles. Éléments clefs de la scénarisation interactive, elles tendent à se structurer comme un langage.

Contributions
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Les éditions volumiques
Références
15 janvier 2015
Commentaire :

Des beaux exemples de projets qui repoussent les limites du support

    L’hybridation, un processus décisif dans le champ des arts plastiques
    Références
    15 janvier 2015
    Auteur : Emmanuel Molinet
    Commentaire :

    Un panorama très complet de la notion

      Hybridation, une notion in(dé)finie
      Point de vue
      15 janvier 2015

      Dans le domaine des médias tel qu’il est envisagé dans la définition que l’on commente, l’hybridation implique l’existence d’un support, sur lequel plusieurs formes sémiotiques d’expression pourraient cohabiter. Les moyens d’expression (son, image, texte) cohabitent sur un nouveau support unique et hybride.
      Cette même définition va plus loin et distingue la médiation (support) du contenu de la médiation qui sont d’ores et déjà deux éléments hybrides.
      Selon notre approche et nos recherches, l’hybride s’impose à un niveau supérieur à chacun des langages : par exemple dans les arts plastiques, pour y désigner l’implication des nouvelles technologies (image numérique, réalité augmentée) ; en sciences pour désigner le croisement d’espèces de genres différents, en littérature pour désigner l’émergence de pratiques propres au romantisme etc.
      La question de l’optimisation des spécificités de chaque domaine d’une part, du support de la médiation d’autre part et enfin du contenu véhiculé est un enjeu majeur dans la création de nouveaux concepts.
      En cherchant sa singularité, toute œuvre ou tout objet s’hybride naturellement, bousculant les conventions pour en créer de nouveaux.
      Ce sont ces aspects qui nous interpellent particulièrement dans cette notion : l’hybridation est une rupture constante, elle constitue un champ nouveau qui engendre de nouvelles formes préfigurant de futures disciplines.
      En tant qu’élèves étudiants dans le domaine des nouveaux médias et des nouvelles technologies, nous avons axé notre réflexion sur l’hybridation dans le domaine de l’art et affiné encore ce champ en réfléchissant à l’hybridation entre le monde tangible, sensible, et le monde virtuel.

        Au delà du tangible
        Apport théorique
        15 janvier 2015

        Nous avons abordé cette notion au prisme de trois autres notions qui nous semblaient liées à l’hybridation dans le sens que nous souhaitons lui attribuer.
        L’Alchimie d’abord, puisque l’objet hybride doit être le résultat d’un assemblage harmonieux.
        La métamorphose ensuite, dans la dimension progressiste sous-jacente ; et le mot sensoriel enfin, puisque nous portons un intérêt particulier aux travaux qui font tomber les barrières tangible/virtuel.
        La conception du logo de l’application s’est faite avec cette idée de progrès, avec les lignes de forces, qui se croisent pour donner une nouvelle forme harmonieuse de lettre. Chaque ligne représente alors l’objet et sa longueur, sa progression dans l’espace et dans le temps.
        La multiplication des possibilités du numérique nous permet aujourd’hui de fusionner des médias tangibles, numériques et toutes sortes d’autres supports. Ces possibilités mettent en avant la synergie entre les différents médias et tendent à faire oublier la distinction entre les univers. Nous sommes d’ailleurs partis de deux des cinq sens pour imaginer notre projet d’application.
        De nombreux designers travaillent sur ce type d’hybridation, que ce soit sur des supports de lecture, d’affichage ou au travers d’objets connectés.

          Générateur de mélodie
          Exemple d'expérimentation
          14 janvier 2015

          Nous avons décidé de créer une application hybride à plusieurs niveaux qui crée un lien, inexistant naturellement, entre une image que l’on regarde et un son que l’on écoute.

          Sur l’infographie on peut voir que deux formes sémiotiques d’expression, sont le croisement de plusieurs concepts et que c’est en s’interrogeant sur les usages de notre cœur de cible que l’on ajuste les complémentarités et spécificités de chaque élément.

          L’application que nous avons conçue est un générateur de mélodie à partir d’une photo prise par l’utilisateur.

          Ce qui est intéressant avec cette application, c’est qu’elle peut être détournée par l’utilisateur si celui-ci cherche par exemple à prendre une photo en fonction de la mélodie qu’il espère « créer » ou, dans le cas d’un musicien, s’il cherche de l’inspiration avec les photos qu’il a prise sur son téléphone.