Hyperconvergence

MCF-HDR en SIC, chercheur associé, Chaire UNESCO ITEN (Innovation, Transmission, Édition Numériques).

La convergence des technologies est une notion classique puisque nombre de techniques sont susceptibles d’augmenter leurs performances par « fécondation croisée ». Les TIC sont éminemment impactées : la photo sur le cinéma, puis l’audio, la photogravure, l’offset puis l’électronique, la télédiffusion, etc. Dans les années 70-80 le concept de convergence s’est spécifié pour désigner la Télématique, une synergie entre audio, visuel, texte, calcul, échanges financiers, interactivité et télédiffusion. Depuis 2000 de nouveaux usages numériques hyperconvergent (une sorte de convergence au carré), cette nouvelle génération de convergence concerne toutes les facettes de notre civilisation numérique, de la Cité aux VTDI (Villes Territoires Durables et Intelligents) qui en sont emblématiques.

Historiquement nous devons tout d’abord souligner la longue convergence des médias de l’ère moderne (1850-1960), leurs « fécondations croisées » (photographie, phonographe, cinéma, typographique, TSF, TV, radar, imagerie numérique notamment médicale et satellitaire, informatique). Soulignons que si les médias convergent spécifiquement entre eux, d’autres techniques ou filières d’activité, convergent aussi constamment avec des médias : la machine à coudre et la présentation successive des images du cinéma en prise de vue ou projection, le télégraphe et le contrôle sécurité de la circulation ferroviaire, la photo pour la médecine avec la radiographie, puis pour toutes sortes d’imageries, etc.

L’immense volume d’affaire mondial que constitue la TV, l’exigence de défense des États et des territoires, a ensuite fait véritablement muter et changer d’échelle la 2e convergence : multimédia entre 1980-2010 (induite entre autres par les rapports Nora-Minc & Jacudi), qui continue d’ailleurs de servir de soubassement à une 3ème convergence actuelle. Celle-ci voit converger entre 2000 et aujourd’hui la quasi totalité des données numériques, données personnelles, géomatique, échange social. On assiste à une convergence rapide, systématique et presque sous-jacente à tous les media émergents (IoT, BC, IA, Plateformes de données, géolocalisation etc. ) qui doivent, dès leur conception, être inter-compatibles, interopérables. Cela perfuse la totalité de notre réalité technologique, sociale et même environnementale car l’exigence de défense des États s’est internationalisée au-delà du militaire strict, en effet de nouvelles menaces environnementales liées aux dérèglements climatiques deviennent transfrontalières. L’enjeu est alors plus que jamais glocal.

On peut considérer que la totalité de cette réalité sociotechnique, notamment le volet numérique des VTDI (Villes, territoires durables et intelligents) dans ses dimensions environnementale, de gouvernance mais aussi de défense, de protection, de résilience et de régénérescence des territoires, constituent les attracteurs fondamentaux de cette hyperconvergence en cours de déploiement.

Cela dynamise la recherche, mais aussi les instances de standardisation qui proposent toujours plus de convergence. En effet, depuis l’origine, la convergence n’est rendue possible que par la compatibilité et l’interopérabilité entre les techniques. Très tôt le télégraphie a dû définir un code universel pour l’alphanumérique, les formats de support (35 mm, PAL, NTSC, Cdxx, JPEG, MPEG), des normes d’échanges de données de protocole de (télé)échange, des normes de cryptages, d’anthropométrie, de données géographiques qui concernent plus particulièrement les VTDI. Une instance spécifique de normalisation s’est même spécialisée dans la convergence normative des TIC : l’ISO-IEC-JTC1 (en sigle court le JTC1)

Les potentiels techno-sociétaux et économiques de l’hyperconvergence sont innombrables et multidimensionnels. Pour raisonner à partir de ce que nous connaissons déjà – la convergence multimédia 1980 à 2010 – il n’est pas inutile de repartir de l’exemple vedette du Smartphone qui s’est généralisé bien au-delà de l’outil de prestige (nombre de migrants mais aussi de SDFs le considèrent comme incontournable), tant dans les États développées que dans les pays émergents. Un Smartphone constitue un objet emblématique de la convergence de cette période : le son (c’est le socle historique du téléphone auquel s’ajoute la musique, le podcast, la reconnaissance ou commande ou dictée vocale, les messages sonores divers, la diversité des alarmes et autres bips, les sons d’autres médias…), les textes (texto, notes, suite bureautique), l’image avec la visiophonie, la TV, la radio, la photo, la caméra, le GPS et la cartographie, les moyens de paiement et des milliers d’autres applications, dont nombres d’entre-elles sont déjà utilisables dans le contexte VTDI. Il est devenu le support phare des réseaux sociaux qui, bien qu’encore en phase infantile et trop peu régulés, constituent le socle émergent des échanges humains en devenir sur les territoires. La rapidité d’intégration de cette très grande quantité de fonctions d’usage, de modalités médiatiques diverses, est très clairement la résultante de la convergence des normes et standards de composants utilisés pour assembler un Smartphone qui, sans cet effort normatif collectif, ne serait pas possible aujourd’hui. C’est parce que les normes de captation, de stockage et de visionnement vidéo ont été développées que l’on peut filmer, stocker, partager ses films, photos, textes, SMS, les résultats de multiples créations médias associées dans des documents composites.

Au tournant 20-21e siècle, la différence notable réside dans le fait que l’on évolue d’une convergence classique vers une hyperconvergence entre interactions sociales, IA, big data, IoT, géomatique, traductique, block-chains. De surcroît, plus les potentiels de monitoring, de contrôle, de surveillance, de gouvernance numériquement assistée sont concernés, plus l’exigence de sophistication de l’intégration VTDI s’accroît. Les enjeux climatiques, de diversité, de mondialisation et de refondation démocratique s’accroissent aussi, poussant à ce que ces nombreuses facettes multidimensionnelles soient toutes prises en compte et analysées afin de pouvoir créer une « fédération hyperconvergente cohérente » des technologies et de leurs usages. Que ces facettes soient humaines, non humaines, géologiques, climatiques, symboliques, sécuritaires, administratives, sanitaires, etc., seul un énorme effort de normalisation peut parvenir à en définir des cahiers des charges permettant de les développer puis de les mettre en œuvre de façon acceptable tant pour l’économie, que pour les sociétés.

Cette notion étant générique il est par construction assez inutile de donner des exemples de l’hyperconvergence qui concernent toute la palette même des VDTI. Par contre il est utile de souligner que ces applications viennent le plus souvent intégrer et se substituer à des bouquets de SI qui leur préexistent, véritable mutation de l’Intelligence Territoriale, il s’agit pour les gestionnaires des ressources humaines du territoire d’assurer la transition sociale consistant à rediriger l’emploi menacé en premier lieu, celui des gestionnaires de tous ces services numériques, des emplois indirects et de reformer ces agents pour qu’ils se redéploient dans un versant beaucoup plus qualitatif en matière de service et production pour offrir plus de prospérité, de valeur ajoutée, de meilleures qualités d’activités à un territoire qui a su correctement assurer sa transition. Par exemple les agents chargés du très grand âge devraient pouvoir être formé en robotique de « manipulation physique » des seniors, et négocier socialement d’accompagner psychologiquement et compassionnellement les résidents d’un EPAHD. Le même type de scénario peut se décliner pour les transports, etc. Dans de multiples autres cas il faut savoir prévoir que de multiples agents territoriaux devront se redéployer dans des secteurs nouveaux actuellement sous équipés et sous aménagés : gestion des eaux différentiée, gestion du climat, de l’air, de la pollution, nouveaux services innovants, au choix des VTDI. De fait les véritables « innovations des VDTI » ont vocation à s’inventer beaucoup plus souvent dans la cité (ses prestataires numériques et ses usagers), que dans les services de recherche des multinationales. Mais la confiscation a posteriori par les GAFAM risque souvent d’être la norme. Savoir négocier le retour d’investissement local est une question ouverte.

On peut envisager des scénarios plus ou moins humanistes de prospective hyperconvergente induits par l’hyperconvergence future qui deviendra dès lors (se superposant aux précédentes strates de convergence) de nouvelles dynamiques induites par l’optonique (ordinateurs optiques), la bionique, le numérique quantique, l’imagination innovante d’une communauté mondiale de chercheurs, mais aussi d’usagers en situation, d’inventer ou de détourner ce futur. A quelque degré de convergence des médias émergents où l’on se situe, la normalisation (mais aussi la standardisation qui entretient avec elle un cycle vertueux) a déjà été, et a vocation à continuer d’être, un fantastique attracteur de progrès et d’innovation.

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