Modèles (sciences douces)

MCF en SIC, Université Polytechnique des Hauts de France (INSA), Laboratoire LARSH, département DEVISU, Chaire UNESCO ITEN

Nous ne raisonnons que sur des modèles et ne communiquons que par des modèles, sur et par des représentations, concrètes ou abstraites, qui agencent spatialement et/ou temporellement des données, des informations afin de décrire , interpréter et/ou prédire une réponse adaptée à une situation donnée. Ce faisant, un modèle simplifiera le monde réel de manière à être intelligible, compréhensible, transmissible. Un modèle est une forme sophistiquée de médiation sur laquelle nous construisons de la connaissance, ou à laquelle nous déléguons une fonction de connaissance.

Modèle est dérivé de la racine *med- , du latin modulus, diminutif de modus, la mesure, non de mensuration, mais de modération (latin. modestus) : ce qui est propre à rétablir l’ordre dans les affaires humaines les plus graves (le dérèglement climatique) comme les plus quotidiennes (l’alimentation). C’est la règle établie, non de justice, mais d’ordre, une « mesure de contrainte », appliquée à une situation désordonnée. Le participe présent latin mèdon renvoie également à la notion d’autorité, de mesure directrice appliquée aux choses et relève d’un caractère technique : le moyen consacré par l’usage et dont l’efficacité est éprouvée. Modus était également un terme utilisé de façon très ancienne par les artisans modeleurs : architecte, tailleurs de pierre, charpentier, comme mesure arbitraire servant à établir les rapports de proportion entre les parties d’un ouvrage d’architecture. Modulus dériva ensuite en vieux français vers moule et en allemand vers Model (moule, matrice). Il donna au XVIème siècle Modello en italien, terme utilisé dans la statuaire dont est issu modèle en français. Vitruve, en fondant les proportions de la Cité sur celles du corps humain (un référent à reproduire), cherchait à définir les normes idéales en matière d’organisation, d’aménagement et d’urbanisme. Le corps humain lui servait de modèle, au sens d’un “moule” à partir duquel il pouvait dans un second temps définir son modèle isomorphique d’urbanisme. Il fût utilisé jusqu’au XVIIème siècle : une Cité a un cœur, des artères, des veinules (qui donneront les venelles), tout un lexique encore en usage aujourd’hui, qui porte implicitement les marques de son modèle. Une cité bâtie à la mesure de l’homme et un architecte passé à la postérité, dont les proportions encore aujourd’hui sont recopiées, reprises, prolongées, transformées.

Selon une approche structuraliste, un modèle présente d’abord un caractère systémique, la modification d’un de ses éléments entraine la modification de tous les autres ; ensuite il appartient à un collectif en transformation ; enfin son caractère systémique permet de prévoir comment le modèle réagira en cas de modification d’un de ses éléments. Un modèle doit être élaboré de manière à pouvoir rendre compte de tous les faits observés. En SHS le modèle est utilisé par les historiens dans les processus classiques de modélisation rétrospective de développement des territoires, modèles ex-post permettant d’en interpréter les causes : le « Modèle italien », « Modèle de la ligue Hanséatique », « Modèle Méditerranéen ». Les modèles ex-post, sont aussi utilisés par les ethnologues, leurs modèles structuralistes sont interprétés en terme de formalisation géométrique ou numérique : modèle et schéma du triangle culinaire, modèle du mythe et sa formule canonique. Le modèle est également utilisé en terme de prospective de développement territorial, il sera alors dit ex-ante, programmatique d’une praxis (une action en vue d’une fin), proche ici de la notion de « plan », ou de « Schéma Directeur », il entraînera des effets de réalité très concrets sur le territoire.

Dans tous les cas, l’opération de modélisation qui extrait d’une situation une figure, fixe en retour un idéal-type qui permettra de reproduire cette situation. Un modèle sera toujours à la fois une structure structurante (ontologique, un génotype) mais aussi une structure structurée (chronologique, un phénotype). Nous retrouvons deux conceptions du modèle : d’un côté le territoire que l’on fragmente et auquel on donne une unité́ pour pouvoir le calculer, on le mathématise, de l’autre le territoire auquel on donne des étapes dans ce que l’on appelle une évolution, on l’historise. Plus localement, un modèle sera dit endogène lorsqu’il sera co-construit au fur et à mesure d’une expérimentation socio-économique, il sera parfois remplacé par la notion de « logiciel territorial », notion qui renforce analogiquement sa plasticité, ses ajustements continus et ses mises à jour, tout un ensemble de caractéristiques qui sont aujourd’hui devenues appropriables grâce aux dispositifs de e-médiation territoriale.

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