Moucharabieh

Enseignant-chercheur, Université Savoie Mont Blanc, LLSETI

La tactilité et la mobilité créent des surfaces intelligentes, à la fois machine de vision, écran et programme, qui séparent deux espaces, tel le moucharabieh, cette grille permettant de voir sans être vu. Tablettes et smarphones s’apparentent ainsi à des moucharabiehs numériques, zones d’échange en temps réels. Le moucharabieh peut ainsi qualifier l’interface entre l’espace réel physique de l’interlocuteur et l’espace réel immatériel affiché sur l’écran.

Le moucharabieh est un terme d’origine arabe désignant un dispositif de ventilation. Cette grille en bois ouvragé du kharrat (sculpteur sur bois) forme un jeu de motifs binaires de pleins et de vides (des 0 et des 1) à répartition égale sur toute sa surface, permettant de voir sans être vu. Elle s’apparente alors à la fois à une machine de vision (lanterne magique ou caméra à plusieurs objectifs de Etienne-Jules Marey en 1889 ou Albert Londe en 1893), un instrument de reproduction (perspectographe de Albrecht Dürer en 1525) ou un plan, voire une carte, … avec contrairement à eux, une possibilité d’échanges.

Avec l’arrivée des tablettes, des smartphones, la tactilité et la mobilité créent des surfaces intelligentes, à la fois machine de vision, écran, programme… qualifiées 5ème écran par Bruno Marzloff1. Il n’a pas de nom spécifique car il est pluriel. C’est justement ce que nous nommerons : moucharabieh !

Le moucharabieh forme une paroi ajourée matérialisant une zone d’échanges en temps réel de milieux différents. Il est physiquement très présent contenant les informations des espaces qu’il sépare comme avec les 5èmes écrans (corps, machines, bornes, encarts publicitaires, sols, façades… etc).

D’une part, le moucharabieh se manifeste à la fois comme élément spatial frontal décoratif et opaque, à la fois comme paysage et également comme surface de connexion. Dans l’installation interactive Kiss&Fly (Bandon, 2012)2, l’image vidéoprojette la superposition du programme informatique, du dessin en panorama de vidéogrammes et les images enregistrées par les deux webcams en temps réel. Le visible s’efface au profit d’une profondeur qui rend compte de l’emboîitement des différents espaces et systèmes qui constituent le dispositif. Dans l’héritage de l’art du déréglage3, (Global Groove de Nam June Paik 1973, Wolf Vostell et ses TV dé-coll/age dès 1959, voire Pipilotti Rist à ses débuts dans I’m not the girl who misses much, 1986 ) où les zébrures constituent autant l’image enregistrée que la caméra ou le dispositif. Justement le moucharabieh joue ce rôle car, même s’il n’enregistre et n’affiche pas les informations, il signale un espace d’interactions et de communications, à l’instar du 5ème écran… D’autre part, il sépare deux espaces : celui dans lequel « Je » se trouve (point de géolocalisation, espace privé, lieu propre4) et celui dans lequel « l’espace-Je » se trouve (plan, carte, espace public, programme (au sens d’organisation spatiale et sociale)). Que nous regardions l’Imam prier dans la maqsura depuis la (Grande Mosquée de Kairouan (Xe siècle), XIème siècle, Tunisie) ou que les femmes du harem observent la rue depuis (Hawa Mahal le Palais des vents (Hawa Mahal), de Jaipour (, XVIIIème siècle, Rajastan), « le lieu déborde du quadrillage de l’espace, par la multiplicité des points de vue qui le construisent comme lieu »5 (Cauquelin, 2002). En effet, le moucharabieh, comme 5ème écran, permet d’opérer cette logique de porosité dans les deux sens (ventilation ?), l’un sans dépendre forcément de l’autre, ne peut l’ignorer. À l’image de la Tour des vents (de Toyo Ito, 1986) à Yokohama, 1986, Japon ou du Dustyrelief/B_mu (de François Roche, 2002) à Bangkok, 2002, Thaïlande, l’espace de connexion matérialise un maillage définit par de multiples ramifications : plaques d’aluminium et lumières pour l’un, pollutions pour l’autre, dentelles et motifs pour le moucharabieh, ce ne sont pas que des couvertures mais les échanges entre les espaces. Cette zone devient comme dans Kiss&Fly, zone de surveillance : chaque passage des corps provoque la mise en visibilité, en vie ou en danger du processus d’être et de survie de toutes les présences imbriquées ou liées par ce moucharabieh (exactement comme une application en géolocalisation).

Aussi, le moucharabieh suppose-t-il un Être6, considéré ici comme « corps, identité, présence » , qui peut apparaître en temps réel ou non, réellement ou non, et exister en tant que corps, indice, signe ou trace. Mi ouverture, mi fermeture, le moucharabieh agit en zone de sensibilité dont le corps, jouant comme une invitation constante du regard, gouverne ses présences. Parce que le corps réel, virtuel, rêvé à travers le moucharabieh, peut être présent dans plusieurs lieux : il active sa présence plurielle en la répartissant dans une multiplicité d’espaces et de temps. Si le moucharabieh propose cela comme une fiction, il permet de comprendre le 5ème écran qui lui le réel-ise.

Le moucharabieh affirme une autre dimension et qualification que les termes d’écran, de surface ou de dalle (pad). Devant l’ordinateur fixe de bureau, nous pouvions aisément distinguer l’écran (objet à part entière pour l’affichage des informations), la tour (qui héberge le système informatique de calcul, d’enregistrement et de traduction des informations) et le clavier (pour communiquer). Avec l’avènement des mobiles, le moucharabieh est le seul terme permettant aujourd’hui de qualifier précisément l’interface entre l’espace réel physique de l’interlocuteur u mobinaute et l’espace réel immatériel affiché sur un écran, (quel qu’il soit).

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