Narration

Professeure émérite en Sciences de l’Information, Communication de l’Université Paris 8. Titulaire de la Chaire UNESCO ITEN (Innovation, Transmission, Edition Numériques)

La narration est un système désignant un ensemble d’événements, d’énoncés, de séquences, qui se structurent en récit. Le récit étant à la fois histoire et discours.

L’étude de la narration relève donc de trois composantes: l’histoire du récit (le raconté, l’énoncé). Sa substance, le récit en tant qu’énoncé, renvoie à un sujet de l’énonciation: l’instance racontante, ou narrateur. La structuration du raconté: c’est déterminer les unités du discours narratif en vue de constituer le syntagme narratif.

Le récit est une histoire dans le sens où il évoque une certaine réalité: des événements qui se seraient passés et des personnages qui auraient vécu ces événements. Ces événements ou ces personnages pouvant être totalement fictifs ou issus du réel. En tant que système, le récit peut se structurer en trois niveaux: le niveau des fonctions, le niveau des actions et enfin le niveau de la narration proprement dite. Trois niveaux liés selon un mode d’intégration progressif.

Le récit est d’abord une combinaison de petites unités qui se répartissent en deux grandes classes, constitutives du niveau fonctionnel.

La classe des fonctions à proprement parler, ou unités fonctionnelles du « faire », encore appelées fonctions cardinales: de nature distributionnelle, la sanction de l’unité se fait plus loin dans le récit. Elle renvoie à un acte complémentaire et conséquent: elle est syntagmatique. On ne peut supprimer une fonction sans altérer l’histoire, elles sont les véritables charnières du récit.

La classe des indices ou unités fonctionnelles de « l’être » : de nature intégrative, la sanction de l’unité se dénoue à un niveau supérieur, celui des actions ou de la narration: elle est paradigmatique. Elle est également dite « paramétrique », car elle s’effectue de manière constante et extensive à un épisode, un personnage ou à l’œuvre entière.

Certains récits peuvent être fortement fonctionnels (contes populaires, grands mythes), d’autres fortement indiciels (romans psychologiques). Certains récits fonctionnels peuvent être aisément découpés selon une organisation relais, dont l’unité de base est un petit groupement de fonctions appelé une séquence. Une séquence est une suite logique de fonctions cardinales, unies entre elles par une relation de solidarité: elle s’ouvre lorsque son premier terme n’a pas d’antécédent solidaire et se ferme lorsque son dernier terme n’a plus de conséquent.

Les unités fonctionnelles et leurs séquences se déploient ensuite au sein d’un second niveau qui assure leur cohésion. C’est le niveau des actions au sens de l’ensemble des activités humaines en relation avec un milieu social ou un environnement naturel (désirer communiquer, lutter, etc.) et auxquelles sont rattachés les personnages.

Les actions agissent en tant que véritables vecteurs de forces, qui sous-tendent et conduisent les fonctions dans une direction du récit. Il est intéressant de noter ici que le statut du personnage a beaucoup évolué dans la narration. En effet, chez Aristote le personnage n’était qu’un acteur autrement dit l’agent d’une action: mais le personnage a cessé petit à petit d’être subordonné à une simple action pour incarner une essence psychologique: une personne, très renforcée du point de vue indiciel.

Le dernier niveau est le niveau narrationnel, constitué par les signes de la narrativité, c’est-à-dire l’ensemble des opérateurs qui réintègrent fonctions et actions dans la communication narrative, articulée sur son donateur et son destinataire. C’est en cela que tout récit est un discours.

Mode naturel du langage, le discours est toujours tenu par quelqu’un, une instance racontante (ce qui l’oppose au monde réel), c’est pourquoi nous parlons souvent de discours narratif à propos du récit. Mais le récit se différencie du discours en cela qu’il est une imitation, une représentation d’une action réelle ou fictive, extérieure à la personne et à la parole de l’auteur: « il » raconte. Dans le récit le narrateur n’est jamais l’auteur. Dans les littératures orales il peut même y avoir des cas de récit sans auteur, comme les grands mythes ou les contes populaires, qui ne sont cependant pas dénués de narrateurs: conteurs ou griots selon les cultures et qui maîtrisent parfaitement les codes dont ils partagent l’usage avec les auditeurs. Le récit est donc toujours autonome par rapport au locuteur et à l’acte de locution.

Une nuance doit être apportée au sein même du sous-ensemble récit, entre narration et description, qui sont deux formes de représentation. La narration traite des actions ou des événements et se déploie temporellement dans le récit, alors que la description, plus indicielle, traite des êtres ou des objets considérés dans leur simultanéité, suspendant temporairement le temps du récit et se déployant spatialement. Cependant raconter un événement ou décrire un objet (ou une personne) restent deux opérations semblables du point de vue du langage.

Beaucoup de discours ne sont donc pas des récits. Notamment lorsqu’ils recouvrent le champ de l’expression directe dans laquelle le discours est dépendant du locuteur et de l’acte de locution: le discours marketing, un discours politique, un film didactique, un article ou un reportage scientifique, un cours de e-learning, un journal télévisé, la poésie lyrique, etc.

Cependant la frontière entre récit et discours reste très ouverte, car nous sommes souvent confrontés à des modes mixtes. Le discours en tant que mode naturel du langage accueille aisément toutes les formes: il peut donc raconter sans cesser d’être un discours, là où à l’inverse un récit peut discourir, lors par exemple de dialogues rapportés au style direct, mais cessera à ce moment précis d’être un récit.

Dans les supports d’information traditionnels (littérature ou cinéma) le temps de l’énonciation, reste toujours linéaire. Dans le récit, le temps de l’énoncé tend aisément vers la pluridimensionnalité (descriptions, fonctions indicielles paramétriques…) là où dans le discours, le temps de l’énoncé, moins raffiné et moins complexe, tendrait plutôt vers la linéarité.

La narration soumise à l’épreuve du crossmédia soulève donc deux problématiques.

Par ses possibilités de délinéarisation, le crossmédia permet un assouplissement de la pluridimensionnalité latente de l’énoncé et une meilleure circulation pour le spectateur, entre les fonctions cardinales et indicielles du récit.

Offrant également au temps de l’énonciation des potentialités de délinéarisation, il permet à de nouveaux dispositifs de narration et de nouveaux modes de discours de se créer. C’est essentiellement sur ce dernier point que réside la nouveauté en matière de narration crossmédia.

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