Numérique et Responsabilité Sociale des Universités (RSU)

maître de conférences en sciences de gestion à l’université de Bourgogne (Dijon), laboratoire CREGO

La Responsabilité Sociale est une idée débattue par les théoriciens à partir de la fin des années 1950. Elle est fortement liée à la notion de développement durable.

En 2001, la Commission Européenne définit le Corporate Social Responsability (CSR) ou RSE comme « un concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales, et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire ». Néanmoins, ce concept est loin d’être restreint à la taille de l’entreprise. Il concerne aussi bien les PME que les groupes cotés. Depuis une dizaine d’années, ce sont même les universités qui s’en sont emparées. Le concept de Responsabilité Sociale des Universités (désormais RSU) est né.

Depuis le Grenelle II de 2010, toutes les entreprises françaises de plus de 500 salariés doivent faire un reporting RSE sur les 3 volets que sont, le social, l’environnement et le développement durable. Cependant, si la RSE a fait l’objet d’une littérature abondante (Gond & Igalens, 2014 ; Terramorsi, Barthe & Peretti, 2009), la notion est encore peu présente et demeure peu examinée au sein des universités. Ces dernières ont pourtant vu la question de la RSU apparaître depuis la déclaration de Talloires (1990) où 22 présidents d’université et d’écoles de 52 pays à travers le monde, ont affirmé « Institutions of higher learning will be world leaders in developing, creating, supporting and maintaining sustainability ». Au-delà d’un effet de mode, il y a donc bien dans cette démarche une affirmation politique forte des responsabilités nouvelles que doivent assumer les universités dans le monde contemporain. Cette volonté, issue des lois LRU1 et ESR2, est d’autant plus présente que l’université devient, selon Dewatripont et al. (2001), « une véritable entreprise ». Elle se doit de rendre des comptes à l’ensemble de ses partenaires (État, salariés, collectivités, etc.), être attractive vis-à-vis des étudiants et communiquer avec le monde de l’entreprise.

La RSU, même si elle reste un concept flou tant dans sa définition que dans sa mise en place, s’interroge sur plusieurs problématiques liées au numérique. Tout d’abord, en transformant la façon de communiquer et d’enseigner, le numérique redessine peu à peu la question de l’accès à l’enseignement supérieur et de la conception même des formations universitaires. Dans le contexte d’une prise de conscience mondiale sur les enjeux du numérique pour l’enseignement supérieur, le ministère a inscrit ce dernier au cœur de son projet stratégique et de son action. Lancée en octobre 2013, la stratégie numérique se traduit par un double enjeu : renforcer l’attractivité de l’université grâce à des infrastructures et une pédagogie rénovées. Il s’agit donc d’avoir une plus grande ouverture sur le monde extérieur et de favoriser la réussite des étudiants, tout en élevant leur niveau de connaissance et de qualification (développement des outils collaboratifs, du e-learning, des MOOC qui permettent de « Former à et par la collaboration numérique », Lavergne & Heïd, 2013).

Ensuite, avec l’arrivée en 2009 du « Plan vert des Universités »3, de nombreux établissements (dont Aix-Marseille, Dijon, Reims, Nantes, Rennes, etc.) se sont engagées dans une démarche visant à intégrer la responsabilité sociale (et le développement durable) dans leurs enseignements, leurs recherches et dans leur fonctionnement (à travers notamment la gestion de leurs campus). Ces enjeux ouvrent la voie à de formidables opportunités d’innovation économique (tel est le cas de Rennes 1 qui considère « L’innovation numérique au cœur de l’université »).

Enfin, le numérique ou encore l’IT (Information Technology) est un gros consommateur d’énergies (et en particulier d’électricité). La courbe des besoins serait même en augmentation croissante. C’est ainsi qu’au sein même d’une organisation telle que l’université, le volet environnemental de la RSU peut passer par une démarche Green IT pour limiter l’empreinte écologique et les coûts des TIC qu’elle utilise (management de la consommation énergétique des équipements et infrastructures IT, évaluation des fournisseurs, programme de collecte et de recyclage du matériel obsolète, achat de matériels écolabélisés, dématérialisation documentaire, sensibilisation des personnels aux comportements écoresponsables). Ces objectifs se traduisent par la mise en place de démarches qualité et de certifications (ISO 26000 et 14001 comme c’est le cas à l’université de Bourgogne notamment).

En mettant en place une politique de RSU, les universités cherchent avant tout à pousser à l’innovation managériale, à devenir attractives, à communiquer sur les opportunités qu’elles offrent et à légitimer leur place dans l’enseignement supérieur français. Les trois missions de formation, de recherche et d’insertion professionnelle des étudiants qui leur ont été assignées doivent être considérées comme des missions sociales que les universités font évoluer de manière inventive en s’efforçant d’intégrer les révolutions du numérique. Le numérique à travers les technologies de l’information qu’il regroupe et qu’il permet de développer est donc à la fois un consommateur d’énergie dont les besoins ne cessent de croître et un véritable déterminant permettant de limiter l’empreinte écologique.

Néanmoins se posent les problèmes de la mise en place des outils de gestion et de mesure des actions RSU. Car si la RSU est devenue un objectif prioritaire pour l’université, visant à améliorer ses performances globales, à se différencier, à mieux fédérer ses personnels, ses partenaires et ses étudiants dans le secteur du numérique, à favoriser l’intégration de pratiques RSU en lien avec les technologies numériques et promouvoir leur impact sur son environnement, il n’en reste pas moins difficilement mesurable (Ory, 2016). La prise en compte de ces actions implique des modifications de l’organisation et des services ainsi qu’une évolution du contrôle de gestion, de ses outils et de ses indicateurs (rôle du New Public Management, Ory 2016).

______
Références :

Bartoli, A., 2002, « Ouvrir la boîte noire de l’Université française : une condition nécessaire à son évolution ? », in: Cliquet, G., & Orange, G., (dir.), Organisations privées, organisations publiques : mélanges Robert Le Duff, Presses Universitaires de Rouen, pp. 53-78.
Dewatripont, M., Thys-Clément, F., & Wilkin, L., 2013, « The strategic analysis of universities: microeconomic and management perspectives », ULB Institutional Repository, 9553, Université Libre de Bruxelles.
De Lavergne, C., Heïd, M. C., 2013, « Former à et par la collaboration numérique : quels enjeux pour l’enseignement universitaire ?, TIC et Sociétés, 7(1), pp. 119-138.
Gond, J. P., & Igalens, J., 2011, Le Management de la responsabilité sociale des entreprises, Pearson Éducation.
Petitjean, J.-L., Ory, J.-F., & Côme, T., 2014, « Entre besoins internes et exigences externes, la difficile mise en œuvre d’un contrôle de gestion à l’université », Recherches en Sciences de Gestion, 103, pp. 143-160.
Terramorsi, P., Barthe, N., Peretti, J.M., 2009, « L’information diversité dans les rapports RSE des sociétés du CAC 40 », Management & Avenir, 8(28), pp. 268-280.

Contributions
Pour contribuer, connectez-vous ou inscrivez-vous