Territoires

MCF en SIC, Université Polytechnique des Hauts de France (INSA), Laboratoire LARSH, département DEVISU, Chaire UNESCO ITEN

Le territoire désigne une étendue dé-limitée sur laquelle vit un humain, une famille, un groupe social, qui le considère comme sa propriété, privée ou collective. Le territoire est une catégorie de pensée mais aussi d’action, dont la nature, la forme et l’usage varient selon les espaces, les temporalités, les cultures, les sociétés et les groupes sociaux. Ces catégories de pensée et d’action sont aujourd’hui, et plus encore demain, fortement impactées par le numérique.

La notion de territoire se sophistique et se spécialise depuis plus d’un un demi siècle en géographie, en urbanisme, en sciences de l’information et de la communication, mais également dans les sciences sociales et politiques, co-existant aux côtés de celles d’espace, de région ou encore de pays. La notion de territoire est fortement réapparue en France au début des années quatre-vingts. Elle a accompagné un processus de décentralisation qui émanait conjointement de deux échelles spatiales, stato-nationale et européenne. Le processus de décentralisation entamé en France en 1981 s’est accompagné d’une redistribution de pouvoirs au niveau local, communes, départements et régions, que l’on a alors nommé collectivités territoriales. Le territoire se définit alors structurellement comme un ensemble d’entités, de localités, regroupées en sous ensembles continus et contigus (les communes d’un même bassin versant) ou discontinus et discontigus (archipels d’îles ou réseaux de ville, de global cities). Le terme de territoire est également employé au niveau de l’Union Européenne qui promeut le niveau régional au nom du principe de subsidiarité. Cette promotion de l’échelle régionale a été inscrite dans le traité de Maastricht en 1992, en même temps que l’union économique et monétaire.

Le latin « territorium » désignait à Rome l’espace agricole dépendant d’une cité. Rapproché de « terra » à l’époque mérovingienne et de sa connotation affective, il donna dans le langage populaire terroir. Territoire fut emprunté au latin, à la fin du XIIIème siècle, par la langue administrative pour designer le ressort d’une juridiction. Au Moyen-âge il désigne un regroupement de localités sur lesquelles s’étend l’autorité d’un pouvoir ecclésiastique ou économique : ligue hanséatique et ses associations de villes marchandes ou plus tard les compagnies des Indes et leurs réseaux de comptoirs monopolistiques. On peut parler d’État dès qu’un pouvoir, politique, économique ou religieux, donne une continuité à la vie d’un territoire grâce à des institutions. Fondé sur un système relationnel d’allégeance au moyen-âge, le territoire tel qu’il est pensé dans nos États modernes depuis le XVI et XVIIème siècle se fonde sur le sol. l’État délimite et marque ses frontières, concrètes et/ou abstraites (imaginées mais non imaginaires), ainsi que son emprise sur ses dépendances (glacis, comptoirs, colonies, zones d’influence etc.), soucieux d’en maîtriser l’étendue, les ressources, les populations. Cette conception moderne de la territorialité comme macro-organisation surplombante apparaît, dans des textes emblématiques tels que ceux de Francis Bacon, Thomas Hobbes, Thomas More, L’encyclopédie Méthodique.

Un territoire sera alors le produit d’une articulation continue entre plusieurs formes de spatialité, nous pouvons en distinguer historiquement au minimum trois :
(i) une aire de souveraineté, d’autorité et de confiance ;
(ii) une étendue matérielle, physique ;
(iii) des lieux d’interactions sociales internes et externes.
Nous pourrions ajouter une quatrième forme de spatialité, le territoire vécu, beaucoup plus basal “terra”, contactuel ou affectif (un affectif d’origine) ou d’adoption (un affectif d’adhésion), qui peut être complexe, lié à l’identité et aux cultures sousjacentes qui s’y sont sédimentées, médié par des objets souvent artistiques (littérature, poèmes, contes, musiques, images etc.).
Ces formes de spatialité sont prises dans des boucles permanentes de rétroaction où tour à tour l’une sera l’infrastructure des autres qui lui seront alors incidentes. Leur existence est alors institutionnellement sous tendue par un certain nombre d’objets tiers ou médiations, dotés de statuts et de fonctions socialement reconnus et plus ou moins uniformisés.

Dans chacune de ces formes spatiales nous observons historiquement une congruence interne entre imatérialité et matérialité, abstrait et concret, imaginaire, symbolique et réel. C’est au niveau de la maîtrise de cette coïncidence, de cette connivence, que le numérique transforme aujourd’hui profondément notre co-évolution avec les territoires et notamment nos États modernes. Congruences ou agissent des systèmes spatiaux agiles, informationnels ou plus concrètement d’entreprises multinationales du numérique qui infiltrent ou exfiltrent données, informations, documents, valeur, en séduisant les gouvernants, ou de manière plus agressive en profitant de failles juridiques. En effet la temporalité démocratique des organisations et des Lois qui protègent leurs territoires, est par construction plus lente que la temporalité transformante de l’innovation scientifico-technologique parfois prédatrice.

Cette mondialisation par le haut (top-down), répond, comme les États modernes, à une certaine logique du branchement qui offre des modèles standardisés, “ready made”, aux fonctionnalités universelles, négligeant le plus souvent de s’adapter aux conditions locales. Local néanmoins lui aussi nécessairement connecté au global, selon une logique de l’articulation : une mondialisation par le bas (bottom-up), constituée des systèmes spatiaux* professionnels, scientifiques, artistiques, culturels, des diasporas ou familiaux (familles souvent éclatées entre divers Etats), etc.

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