Triade Auteur / OEuvre / Interacteur

Artiste, Docteur d’État et Professeur Émérite des Universités

L’interactivité a modifié le rapport entre l’auteur, l’oeuvre et le spectateur. Dans leur relation traditionnelle, chacun possède une fonction spécifique et indépendante. Dans la relation interactive, les fonctions débordent les unes sur les autres : le spectateur devient un interacteur qui participe à la création de l’oeuvre. La fonction de l’auteur se trouve redéfinie par le degré d’intervention accordé à l’interacteur.

Dans la logique participative propre à l’interactivité, l’auteur délègue une partie de ses compétences créatrices à l’interacteur en lui permettant d’exercer à son tour, mais à l’intérieur d’un champ d’éventualités prédéfini, ses compétences créatrices en agissant techniquement sur l’oeuvre, ce qui fait de lui aussi un auteur. L’oeuvre est ainsi produite par deux auteurs : un « auteur-amont » qui se tient à l’origine de l’oeuvre et qui en conçoit le principe esthétique et technique, et un destinataire en aval de l’oeuvre — l’« auteur-aval » — qui apporte sa participation à l’acte de création, donne vie l’oeuvre et la fait s’épanouir. Le terme de coauteur, évoqué parfois pour désigner l’un et l’autre de ces auteurs, ne convient pas, car les coauteurs sont tous à l’origine de l’oeuvre et partagent le même projet.

Quant à l’oeuvre, elle existe sous deux entités : l’« oeuvre-amont », un dispositif informatique composé d’un programme et de divers éléments techniques (interfaces d’entrée et de sortie), conçu par l’auteur-amont, et l’oeuvre-aval, qui résulte de l’interaction du dispositif avec le spectateur. On peut considérer l’oeuvre-amont comme une proposition potentielle et l’« oeuvreaval » comme l’actualisation de cette proposition sous différents aspects formels et temporels.

Cette définition de la triade auteur-oeuvrespectateur caractéristique de l’art interactif fait débat autour de la fonction de l’auteur. D’un certain point de vue, cette fonction ne saurait être partagée : l’auteur est le seul concepteur et réalisateur de l’oeuvre, et si l’interacteur peut modifier celle-ci partiellement, cette possibilité veut être totalement contrôlée par l’auteur. Tout est déterminé et la seule oeuvre est celle qui préexiste : le dispositif. L’interacteur est considéré comme un simple visiteur, à l’instar des visiteurs de musées, et sans aucune influence sur le dispositif. D’un autre point de vue, la fonction de l’auteur est au contraire partageable et l’interacteur apporte réellement des données nouvelles à la marche du dispositif même si sa liberté ne s’exerce que dans une limite définie : l’oeuvre complète est l’hybridation* de l’oeuvreamont et de l’oeuvre-aval au cours de ses éventuelles et multiples actualisations, elle se tient à la jonction du virtuel et du réel.

Ces deux positions correspondent à des esthétiques et à des conceptions techniques et programmatiques différentes. La première conserve l’étanchéité des composants de la triade (un seul auteur et une oeuvre fixe dans sa forme) et rejette le projet d’externalisation des compétences créatrices jusqu’à présent détenues par les seuls artistes. La seconde est partie prenante de ce projet et prolonge en les renouvelant les intentions des premières oeuvres participatives. Il faut noter cependant que ces positions, si opposées qu’elles soient, n’entraînent aucune différence a priori dans la valeur artistique des oeuvres.

La situation se complique lorsque l’oeuvre s’adresse à plusieurs destinataires, comme c’est le cas avec les oeuvres en réseau qui substituent à un auteur unique, un auteur collectif, dit « distribué », composé d’une population plus ou moins vaste d’internautes. Quelques esprits imaginatifs espèrent même voir surgir spontanément des réseaux des oeuvres authentiques sans que quiconque en ait pris à l’origine l’initiative, à la manière des grands textes sacrés ou poétiques comme la Bible ou l’Odyssée.

La situation se complique encore quand l’oeuvreamont elle-même est dotée à son tour de certaines compétences créatrices. L’externalisation des compétences créatrices ne concerne plus seulement l’interacteur, mais l’oeuvre elle-même. Avec la seconde interactivité* et ses modèles auto-organisateurs issus de la physique, des neurosciences et de la biologie, il est devenu envisageable de concevoir des programmes tendant de plus en plus vers une autonomie se rapprochant du vivant. Ce qui change les relations entre l’interacteur et l’oeuvre. L’oeuvre devient alors capable de percevoir la présence de l’interacteur, d’interpréter ses stratégies et ses actions et d’y répondre conformément aux intentions esthétiques de l’auteur-amont.

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