Jaune Canario (3 couleurs 2-3 )

Enseignant-chercheur, Université Savoie Mont Blanc, LLSETI
Artiste et enseignant-chercheur, HDR, Université Savoie Mont Blanc, LLSETI, Chaire UNESCO ITEN, affilié au Laboratoire CiTu - Paragraphe

Ou le chuchotement du mur >< mur évoqué dès 2015 par rapport à l’œuvre de Carole Brandon Canario Box1 qui s’est déroulé dans 3 villes : Chambéry, Curitiba et Dubrovnik. Avec cette œuvre de Street art interactif, des silhouettes en tissu blanc à l’échelle un des participants sont collées dans le centre ville. Chaque silhouette possède un QRcode : il permet de déposer un message vocal très court. Ce message une fois enregistré donne accès à deux boîtes : le message précédent laissé par un autre utilisateur avant lui et une carte où sont géolocalisées toutes les silhouettes dans la ville. Chaque silhouette ainsi visible sur la carte de l’application ®-PRÉSENTE une association particulière de Chambéry venant en aide aux plus démunis. Chaque association est ®-LIÉE à une page Facebook. Pour pouvoir liker la page, l’usager doit préalablement avoir laissé un message, accepter d’être géolocalisé à l’endroit de la silhouette en tissu et donc de celle-ci sur la carte. Cette oeuvre fonctionne en circuit fermé. Il faut se trouver dans la rue et arpenter l’eSPACE public pour découvrir l’œuvre, qui ne fonctionne pas ni n’est visible ni accessible directement sur internet.

Canario Box compose donc un jeu de poupées russes où les eSPACES sont imbriqués et interconnectés les uns dans les autres. Il y a d’abord ceux tangibles avec la ville à parcourir physiquement : les points d’i+M/PACT, des lieux de notre présentation au monde confrontés aux lieux de la ®-PRÉSENTATION par la question des traces, celles enregistrées de notre parcours dans la ville, celles des individus silhouettes placardées sur les murs, une cartographie sensible du territoire également dessiné par les silhouettes dans les rues… Mais il y a également les lieux de l’intangible où nous allons provoquer des liens, les QRcodes qui ouvrent sur un nouvel eSPACE (-! in/visible, c’est-à-dire visible uniquement via l’écran mais tout le temps présent !-) : le web, le site CanarioBox et son application dédiée. Enfin, laisser un message ®-ENVOIE non seulement à l’i+D d’abandonner une trace fugitive (-! à terme potentiellement remplaçable !-) dans l’eSPACE public mais également au fait d’ouvrir encore une nouvelle dimension de ce dernier afin de ®-CRÉER du lien social, individuellement, revendiqué, signalé et signé à travers ce mur >< mur indice/pensable, face au brouhaha de la ville. En dessinant une ®-CONNEXION avec les autres messages, la carte, les silhouettes, les pages identifiées de ces associations présentes dans la ville et ®-PRÉSENTÉES sur le réseau social Facebook, chaque Canario Box devient PART-i de l’eSPACE public

Avec l’œuvre hypermédia ces eSPACES s’emboitent ainsi suivant une découpe ordonnée, superposée et hiérarchisée : mathématique, quantifiable et compréhensible. Chaque fragment volontairement isolé devient une boîte à secret qui fonctionne à priori en autonomie et en totale indépendance de la ville et d’internet. Mais pour activer et s’approprier l’ensemble de l’œuvre il est nécessaire de traverser tous les eSPACEs emboîtés les uns dans les autres afin d’avoir accès aux données et de comprendre les dispostifs complexes interconnectés qui articulent in fine l’eSPACE public. Si cet emboîtement caractéristique n’est pas anodin et rappelle certaines installations vidéo et / ou interactives comme par exemple Present Continuous Past(s)2 de Dan Graham, contrairement aux installations en circuit fermé, ce processus de fabrication de l’image ici n’est pas la finalité de l’œuvre. Le spectateur doit patiemment peler, déconstruire, s’approprier les différentes strates qui structure l’eSPACE public — Ville >< Web >< réseau social Facebook — qui le cloisonne si il veut s’inscrire dans cette communauté, communiquer, trouer la barrière mur >< mur, valider, voire amplifier ses connexions avec l’eSPACE public qui l’entoure. En soi, si ce dispositif ne permet pas de communiquer en direct ni de manière visible, il propose par le démantèlement de cette in/visibilité, des échanges potentiels hors profilage et surveillance. Evidemment, dans ce système opératoire du ®-VOIR sans être vu, tout cela n’est pas sans rappeler le concept même du moucharabieh.3

Du secret étouffé, du bruissement individuel d’une colère, d’une clameur qui monte, d’une forme de grésillement — rappelant bien sûr la question brutale du dazibao, les fonds grésillants de Jacques-Louis David derrière Madame Récamier4 ou La Mort de Marat5 — qui s’impriment sur le lieu de l’affaire publique, cette res publica de la rue ne peut qu’être mise en écho avec les actes successifs des gilets jaunes ; une forme de débordement jouissif à priori du langage, qui n’est pas sans rappeler les slogans situationnistes jetés sur les murs pendant le mois de mai 1968. Mais c’est surtout une autre manière d’ouvrir l’eSPACE qui nous entoure — non pas en nous entraînant derrière — mais à l’instar des concetto spaziale6 de Lucio Fontana, en affirmant un geste iconoclaste de réfléchir et nous faire réfléchir l’eSPACE par la trace performance. Chacune d’elle, à la fois signature et signe de l’anonyme (-! de l’Autre !-) occupe l’eSPACE avec nous et même entre notre absence (-! d’ou l’intérêt des silhouettes fantômes !-), le révèle, le traduit, affirme un ça a été d’un être public contre d’-i comme un prolongement de nos corps bulles éclatés sur les murs, un vertige partagé.

Le jaune i+D/signe,7 étrange, résonne également dans nos mémoires car il est aussi celui de l’ÉTRANGE-® : un fixateur de trouble. “Avec le Christianisme, le Moyen Âge dégrade la valeur associée au jaune. Après l’échec des Croisades, on cherche des ennemis à l’intérieur du pays. On crée des codes d’exclusion, des vêtements d’infamie pour stigmatiser. Judas est d’abord représenté avec les cheveux roux, puis porte une robe jaune à partir du XIIème siècle. Jaunes donc aussi, la rouelle ou l’étoile qui désigne les Juifs à partir du XIIIe siècle dans les villes européennes ; un signe que les Nazis reprendront dans les années 1930. Le jaune devient la couleur de l’ostracisme. La symbolique médiévale fait du jaune la couleur des tricheurs, des traîtres, des félons, du mensonge, de la maladie“.8 Le fait de l’associer également à la folie ne va pas rendre le jaune beaucoup plus attractif dans l’eSPACE public, à moins bien sûr de l’utiliser comme nous l’avons précisé précédemment, en tant que signal réfléchissant (-! bien que celui-ci ne soit pas forcément jaune !-) avec l’usage du triangle de sécurité9

Mais ce qui semble plus surprenant encore avec ces gazouillis résonnant dans l’eSPACE public, c’est toujours cette présence / absence du bon / mauvais rôle féminin. Dans Allégorie et Effets du Bon et du Mauvais Gouvernement, ensemble de fresques peintes par Ambrogio Lorenzetti entre 1338 et 1339 sur les murs de la Sala dei Nove (la salle des Neuf) ou Sala della Pace (salle de la Paix) du Palazzo Pubblico de Sienne, attachons-nous plus particulièrement aux Effets du mauvais gouvernement dans la ville et à la campagne. Un terrifiant quatuor de femmes ®-PRÉSENTE à elles seules tous les effets néfastes d’un hypothétique et fatal mauvais gouvernement. Plantée face à nous, au centre, la démoniaque Tyrannia au manteau jaune d’or a rendu inopérante La Justice enroulée dans un linceul (- ! Blanc i-MACULÉ !-) et prisonnière à ses pieds. Elle est aidée dans sa basse besogne, dans son côté obscur de la force par trois autres femmes Memento M-O+O-R_i : Avaritia, l’Avarice, une vieille femme avec des ailes de chauve-souris ; Superbia, l’Orgueil, l’épée dégainée, portant le joug de travers et enfin Vanagloria, la Vaine gloire qui se reflète dans un miroir. Bien sûr, à l’époque où cette fresque est commandée, Sienne est en proie à la famine, à la mort et aux insurrections… Mais ces problématiques d’occupation et de médiations politiques de l’État Communal, gagné par les troubles, interroge à terme une présence potentielle des femmes dans l’eSPACE public (-! le kaïros grec, c’est-à-dire finalement le point de basculement décisif ouvert par le mur >< mur !-) et plus particulièrement dans la ville. Ainsi, s’en ®-METTRE à une autorité suprême féminine, ou tout simplement la rendre au visible — dans un eSPACE de ®-PRÉSENTATION — c’est certainement subir à court terme le joug de la tyrannie. De fait, chaque système d’ordre ou de désordre proposé au Jour du i, interrogé ici par l’œuvre Canario Box, ®-POSE cette prise de conscience nécessaire du lien des femmes à cet urbi et orbi, de la cité et son contado.

A l’instar des Dead Drops10 dont l’initiative est impulsée par l’artiste Aram Bartholl en 2010 à New York — des clés USB sont scellées dans des failles de l’espace urbain et permettent, hors réseau Internet, d’échanger des données numériques ; les points d’ancrage sont cartographiés sur son site, l’œuvre est participative11 — Canario Box nous invite à créer notre propre eSPACE Bulle dans l’eSPACE public. Si laisser et enregistrer un message permet l’accès aux autres messages enregistrés avant nous au même endroit, l’accès à la carte qui géolocalise toutes les silhouettes, affirme notre soutien pour des associations locales en aide aux personnes les plus fragilisées de la société Asphalt Jungle… Qui sont souvent des femmes…

Dans la lignée de Traces12 — une application uniquement pour iPhone sortie la même année — déposer des messages dans la ville c’est en quelque sorte les protéger, et, comme dans un coffre-fort, les rendre précieux et par là-même rendre la parole à des personnes invisibilisées. Néanmoins, contrairement à cette application commerciale qui géolocalise et conserve les données pour une utilisation lucrative, avec l’œuvre Canario Box, les messages restent sur un serveur privé. Ils s’apparentent alors aux prières placées dans les anfractuositées du Mur des Lamentations à Jérusalem13 ou les Ema14 dans les temples japonais.

Effectivement si, sur la cinquantaine de messages enregistrés, la plupart des utilisateurs l’ont envisagé dans l’i+D du secret (- ! se confier, c’est peut-être s’alléger ainsi corporellement ?-), certains ont également joué avec le message lui-même : caché, anonyme, il devient porteur de fictions, de mensonges, de fantasmes.

Malheureusement, le centre de Chambéry, classée ville patrimoine d’art et d’histoire, fige et interdit toutes propositions imprévues. Les silhouettes ne vont rester collées qu’une heure pour certaines et quinze jours pour d’autres (-! car placées sur des magasins vides ou des recoins déjà taggés !-) Nous ne pouvons que regretter de ne pas avoir pu laisser les messages plus proliférer afin d’en étudier la viralité, l’impact et même les nouveaux usages que les utilisateurs auraient pu en faire.

Gwen Rigal, guide conférencier à la grotte de Lascaux, dans “le temps sacré des cavernes“, évoque l’i+D d’un mythe de la Genèse, un mythe des origines, une caverne participante (-! André Leroi-Gourhan !-) : “au début des temps, humains et animaux n’étaient pas encore clairement différenciés entre eux et habitaient tous ensemble sous terre. Et un jour, pour une raison ou pour une autre, ils décident de monter en surface en suivant les fissures de la roche. Et finalement émergent par les porches d’entrées des grottes. Et même temps qu’à cette occasion a jaillit la vie est évidemment apparut la mort. Comme tout cela se passait en un temps où la roche était encore molle, et bien les parois des grottes ont gardé jusqu’à aujourd’hui la trace de ce passage originel. D’où peut-être la fascination des hommes préhistoriques pour les reliefs. Peut-être y cherchaient-ils des indices de ce passage originel… comme si il se passait quelque chose de l’autre côté de la paroi. Le jaune serait peut-être alors cette couleur fissure, ce cri in/visible (- ! car posté au seuil du visible !-) du CANARIO, presque animal et certainement corporel, notre féminin a contrario du Blanc i-MACULÉ de la perfection architectonique.

Nous serions donc au jour du i — au jour de notre immersion dans des réalités mixtes — sans cherche à la recherche de ces fissures garantissant avec nos corps et leurs machines de vision, notre co-présence au monde. Un monde glissant, mou, toujours plus abstrait, nous i+M/POSANT des mouvements d’oscillation entre un corps du toucher pré-historique (-! le corps du dessous, animal, enseveli dans la terre !-) et une lumière aveuglante i-MATERIEL (-! les programmes et leurs avatars numériques -) projetées toujours plus loin dans un environnement hyperurbain.

  1. Réalisé avec Arnaud Burgniard (développement de la carte) et les étudiants du Master 1 Hypermédia Communication promo 2013-2014.
  2. Graham, Dan, Present Continuous Past(s), 1974, installation vidéo circuit fermé, 1 caméra noir et blanc, 1 moniteur noir et blanc, 2 miroirs, 1 microprocesseur, Centre Pompidou, Paris.
  3. Brandon, Carole, 100 Notions pour l’Art Numérique
  4. David, Jacques-Louis, Portrait de Madame Récamier, 1800, 174 x 224 cm, huile sur toile, Musée du Louvre, Paris.
  5. David, Jacques-Louis, La mort de Marat, 1793, 162 x 128 cm, huile sur toile, Musée Royal des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.
  6. Fontana, Lucio, concetto spaziale, Attese (T.104), 1958, 125 x 100,5 cm, vinylique sur toile, incisions, Centre Pompidou, Paris.
  7. Veyrat, Marc, 100 Notions pour l’Art Numérique
  8. https://www.franceculture.fr/histoire/le-jaune-histoire-dune-couleur-dechue par Camille Renard, France Culture, émission Savoirs, 4 décembre 2018.
  9. https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/Publications/Vie-pratique/Fiches-pratiques/Triangles-de-pre-signalisation-gilets-de-securite
  10. Bartholl, Aram, site personnel https://deaddrops.com/
  11. D’autres artistes les déposent en hacking urbain sans forcément les géolocaliser…
  12. L’application iPhone créée en 2014 par l’entreprise Ripple, https://itunes.apple.com/gb/app/traces/id893624958?ls=1&mt
  13. Considérés comme l’endroit le plus saint pour la prière Le Mur des Lamentations est le terme occidental pour désigner le mur de soutenement de l’esplanade du temple de Jérusalem, dans le quartier juif et de l’autre côté, du Mont Du Rocher où se situe la Mosquée Al Aqsa de Jérusalem-est. An 17 ap JC. Les milieux juifs et arabes le nomment plutôt El Bourak du nom de la monture de Mahomet qui s’y est élevé au ciel lors de son voyage nocturne. Pour les juifs la place est spéarée en deux d’un côté les Hommes et de l’autre côté, plus petit pour les femmes.Dans l’actualité du moment, le 31 janvier 2016, l’autorité des rabbins ultra-orthodoxe, par vote ont accepté non pas l’égalité de prière devant le mur mais la creation d’un lieu mixte, sous les demandes répétées d’un groupe des ”Femmes du Mur”, depuis fin 1980 d’égalité entre les sexes de la pratique religieuse, (partage de la place, la possibilité de porter le châle de prière et ainsi que les phylactères)
  14. L’Ema est une petit plaque en bois fin, déposé dans un endroit spécifique des temples Shintoistes. Chacun y inscrit une prière pour qu’elles soient lues et exaucées par les Dieux (kami)