L’horizon

Artiste et enseignant-chercheur, HDR, Université Savoie Mont Blanc, LLSETI, Chaire UNESCO ITEN, affilié au Laboratoire CiTu - Paragraphe

L’horizon de l’eSPACE — un espace tangible et intangible, de fait associé au numérique — est politique. Non seulement il clôt avec le numérique le primat d’un territoire sur toute question temporelle mais il s’affirme dans un système complexe et élastique d’un réseau de production d’informations. Tel un flipper, ce territoire similaire à un terrain de JE(U) (-! entre JE et Moi, entre JE et l’Autre !-) i+M/POSE ainsi un mouvement, c’est-à-dire un mouvement du matériel information vers ses propres limites, qui ne sont de fait jamais homogènes. C’est l’horizon de la production numérique.

L’eSPACE,1 pour paraphraser Henri Lefebvre,2 s’échange, se vend, s’achète comme une chose ou un objet… Ou une donnée. À cet effet il produit un système en forme d’horizon fantasmé, i-RÉEL3 parce qu’associé au réel relatif de l’information, nécessairement à atteindre ou tout du moins à imaginer. Sa planification s’apparente à une stratégie de communication, un protocole hypermédia qui se confronte sans cesse aux usages, aux résistances mais aussi aux accommodations in/visibles4 des informations entre-elles, aux disparités des réseaux tangibles et intangibles.

C’est une mise en scène comportementale qui habille, ®-COUVRE mais également traverse les corps physiques (-! humains, habitations, infrastructures !-) à l’aide d’un réseau électrique d’informations sans cesse en circulations.

Et cet horizon, devenu ainsi avec le numérique l’horizon de l’eSPACE, est vivant. C’est une très belle matière molle,5 miroitante, ®-ACTIVE et iN/atteignable. Aussi peu atteignable que ces informations qui le compose mais surtout toujours activée par nos propres ®-ACTIONS. Car c’est la répétition des mêmes actions ®-DISTRIBUÉE dans une quantité exponentielle qui va ®-ACTIVER cet iN/atteignable dans une mise en scène du capitalisme à travers les algorithmes.6 Dans cet as far as we go convoqué comme limite d’une relation Entre [Corps/Machine],7 cet horizon — donc presque atteignable mais finalement jamais atteint afin de rester, nous l’avons dit, productif d’un imaginaire collectif — est volontairement mis hors de portée par la société i-Matériel, la société de l’information.8 Cet horizon est perpétuellement flou. Il reste opaque et à l’instar des éléments qui le composent, fluctue, se dissout, apparaît, disparait et ®-APPARAÎT constamment au gré des mouvements d’informations, de leurs télescopages, de leurs fusions. Il marque en quelque sorte l’en/vers du décor consommable.

L’horizon, c’est en quelque sorte l’emballage de la cloud comptine,9 la caisse de résonance d’une boîte à musique diffusant la même ritournelle virale, ou peut-être un doudou CONRÔLE-® émettant un signal par intermittence, l’extérieur coloré d’un flipper, l’attraction d’une piscine à débordement.

Et pour nous inviter à plonger encore et toujours avec ce doux chant des sirènes, à nous immerger dans cette matière liquide et réfléchissante aux limites hypothétiques,10 ce K-O+O-L horizon magnétique doit impérativement satisfaire à plusieurs conditions. Bien sûr d’abord se faire désirer. À cet effet sa conception, prévue pour répondre à nos attentes, s’accompagne d’un cahier des charges sans cesse ®-ACTUALISÉ dans une dimension esthétique, constamment imprégnée des tendances de la zoom culture. De plus, il est nécessaire que son aspect s’apparente à une limite confortable mais gluante. Car l’horizon doit nous coller à la peau. Tout en s’apparentant à un JE(U) de double miroir du JE analysé, maintenu à distance à travers des regards parallèles. Il est conçu ainsi pour nous attirer ostensiblement, corporellement, mais aussi pour nous ®-POUSSER en-dehors de nos propres limites. Il nous invite à ®-JOUE-® un double rôle : Ce[LUi] que JE montre à travers Ce[LUi] qui Nous ®-GARDE.11 À monnayer en quelque sorte les conditions de notre excitation / regard pour ®-PRODUIRE un système toujours avide de bruits, de frottements, de contacts… structuré à travers l’échange et la mise en commun de nouvelles informations.

Nous pourrions se persuader en tant que JE sujet prenant et apprenant la didactique de l’image, encore, que n’importe quel réseau social (-! comme Instagram par exemple !-) figure cet horizon. Mais ce n’est pas le cas. Car, plongé dans cette friture, cette matière liquide et crépitante des images taguées, tatouées socialement, l’horizon va ®-ENVOYER ce JE rapporteur d’un MOI emballé comme une extra balle non seulement vers l’Autre — i-RÉEL ou imaginaire — mais également vers des consortiums économiques, des entreprises ou groupes sociaux, des influenceurs porteurs de cette image virale, voire d’autres plateformes (-? une blockchain comme par exemple Rarible ou Foundation !-)… D’autres réseaux sociaux… le tout en modifiant en profondeur les règles de La Société du spectacle.12

L’horizon de l’eSPACE désormais peut être comparé finalement à une sorte de flipper Emmental, un système à trou créé en symbiose mentale avec / pour ce NOUS suggéré par l’illusion que ce JE qui parle est encore au centre d’un système complexe de ®-MONTAGE du présent ; car placé au centre d’un monde finalement iN/compréhensible parce que ®-PRÉSENTABLE. Dans une optimisation de l’eSPACE par le numérique où nous serions maîtres des lieux parce que les images autour de nous parleraient de nous, réduiraient le monde à ce que nous pouvons imaginer / ®-DIRE de nous dans le monde ; ce fameux coup de ventre contre le flipper qui facilitait toujours le changement de direction de la balle. “l’image distribuée de manière exponentielle ne montre plus mais se montre“.13 Dans cette smart colonisation où nos choix, visiblement, entraîneraient potentiellement non pas des changements significatifs de direction, mais ne feraient qu’influer sur la mécanique engendrée par la machine de vision14 maîtrisée par les algorithmes.

Or, contrairement aux lignes de fuites — centrales ou autres — proposées avec les perspectives mathématiques de la Renaissance, l’horizon numérique qui nous entoure n’est plus un regard tourné vers une ®-PRÉSENTATION du monde tangible. Les ®-PRÉSENTATIONS ®-FORMENT désormais un panoptique ouvert : la cage métaphysique à barreau qui nous permet de croire, tel un écureuil, que nous avançons tout en restant sur place. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec le Monde ZERØ i-REAL en VR.15 Ce Monde16 choisi par défaut pour s’immerger, invite un passagerconduit à distance par un système de carte à puce — à se diriger vers un arbre mort au centre d’une plaine glacée. À contrario, dans l’i-RÉELITÉ des usages observés, chaque utilisateur s’évertue à gravir les montagnes bordant la scène en 3D, tout en étant irrémédiablement ®-POUSSÉ par le programme vers le point de départ de son hypothétique mais irrésistible ascension. “Il faut imaginer une sorte de grande cuvette suspendue dans le ciel, entourée […] de montagnes infranchissables, […] qui ressemble à tous les dispositifs de claustration extrêmes de la télé-réalité“.17

Afin que cet horizon soit toujours modelable et modélisable, expérimentable, il faut aussi qu’il utilise en permanence des i+D/signes,18 des informations / schémas sémantiques et conceptuels d’images rémanentes qui doivent se répéter en boucle, se ®-PRODUIRE… Car l’horizon c’est encore l’horizon du langage des images, qui roulent et s’entrechoquent bruyamment ; un JE(U) électro-mécanique à monnayeur où notre eSPACE de parole s’apparente à des boules de flipper ®-BONDISSANTS sur des bumpers nœuds de réseau

L’horizon de l’eSPACE délimite un territoire incertain, fabrique une frontière purgatoire, l’interface d’un univers en soi, un nuage poussiéreux et aveuglant, nous obligeant à errer du regard entre le monde des images de l’i-Matériel tangible et ce qui reste désormais du monde tangible qui ne serait pas encore tout à fait tombé dans un immatériel à jamais pré-occupé par ses propres images.

  1. Marc Veyrat (Sous la direction de), 100 Notions pour l’Art Numérique. Collection 100 Notions coordonnée par Ghislaine Azémard, livre hybride, Éditions de l’Immatériel, Paris, 2015, https://www.100notions.com
  2. Henri Lefebvre, La production de l’espace, Éditions Anthropos, 4ème édition, Paris, 2000.
  3. Ad Ibidem
  4. Ibid
  5. Claes Oldenburg, Téléphone mou (Soft Pay-Telephone), 1963, Vinyle rembourré de miraguano, monté sur panneau de bois peint, 118,2 x 48,3 x 22,8 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New York.
  6. Annie Le Brun & Juri Armanda, Ceci tuera cela : Image, regard et capital, Éditions Stock, Collection Essais, Paris, 2021.
  7. Carole Brandon, L’ENTRE [CORPS/MACHINE], Éditions World XR Forum, Crans-Montana (CH), 2021.
  8. Marc Veyrat, La Société i Matériel / De l’information comme matériau artistique 1, Éditions L’Harmattan, Paris, 2015.
  9. Marc Veyrat & Franck Soudan, U-rss, ®-PRÉSENTATION BnF, 2011, https://youtu.be/C4o-9uClkvI
  10. Jonathan Glazer, Under the skin, 2013, (GB) 01h48’.
  11. Marc Veyrat, Société i Matériel, i-REAL : Ce[LUi] que nous ne VOYONS, Ce[LUi] qui nous ®-GARDE, Colloque International, Université Jean Monnet, Saint-Étienne 2017, https://youtu.be/YLuaiAkq4OU
  12. Guy Debord, La Société du spectacle, publié initialement aux Éditions Buchet/Chastel, Paris, 1967.
  13. Annie Le Brun, Le capital des images, la société en spectacle, in L’invité des matins, Guillaume Erner, France Culture, Avec Aurélien Bellanger, 19 mars 2021.
  14. Paul Virilio, la machine de vision, Éditions Galilée, Paris, 1988.
  15. https://i-real.world + Marc Veyrat, i-REAL, World XR Forum 2019 Crans-Montana HEll-O World, https://youtu.be/tLDCRMPqf4c
  16. Marc Veyrat, i-REAL Monde 1, Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2019 https://youtu.be/3NPY511eGzQ
  17. Aurélien Bellanger, ibid.
  18. Marc Veyrat, ibid